"Dans notre village, les meetings des candidats sont des tribunaux à ciel ouvert"

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ATH HICHAM
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Faire campagne pour devenir maire dans la commune de Aït Yahia à Tizi Ouzou n’est pas chose aisée. Certains des 50 villages qui constituent cette commune située à 47 km au sud-est de Tizi Ouzou sont soumis à une autorité instituée depuis des siècles: le conseil du village.

Sa mission, protéger les intérêts des villageois et leur assurer de meilleures conditions de vie.

Dans le petit fourgon qui mène à la commune de Ain El Hammam, des discussions entre passagers sont animées. Les jeunes qui occupent les sièges de l’avant ne parlent pas d’élection mais d’immigration. Le chauffeur quant à lui se plaint de l’état de la route sinueuse qui mène au village.

Arrivé d’abord à Ain El-Hamman, ex-Michelet, le village se réveille dans le calme. Les montagnes enneigées du Djurdjura offrent un spectacle féérique. Quant au froid il est difficilement supportable.

Au siège d’une association locale pour la promotion de l'agriculture en montagne et l’environnement, le président Wamer Ould Braham, habitant de Ath Hicham, informe les autres membres qu’il ne s’attardera pas au siège aujourd’hui. Il est mobilisé pour préparer les deux bureaux de vote dans son village à Ath Hicham.

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Village de Ath Hicham

À Ath Hicham, peu de villageois déambulent dans les rues mais les bureaux des partis politiques sont très animés.

Wamer Ould Braham, explique que cinq partis sont représentés dans la commune de Ait Yahia, le FFS, le RCD, le FLN, le RND et le MPA. Chaque parti dispose d’un bureau électoral dans la commune de Ath Yahia.

Il confie que ces derniers jours les candidats ont intensifié les visites au niveau des villages. Il a remarqué également une forte affluence des citoyens du village de Ath Hicham aux meetings des candidats.

"Les meetings des candidats dans notre village sont l’équivalent d’un tribunal à ciel ouvert. Si un candidat a déjà été maire auparavant, les villageois vont s’empresser de lui rappeler où il a failli durant son mandat. C’est dire à quel point les élections locales chez nous sont importantes" décrites Wamer Ould Braham.

Le village de Ath Hicham compte une population de 4 000 habitants. Il est principalement réputé pour la confection de tapis traditionnels. D’ailleurs le village comptait une école de tissage de jeunes filles. Aujourd’hui l’ancienne école est devenue un centre de formation professionnelle qui dispense des cours dans les métiers du tissage.

Les attentes des villageois font l’objet de discussions au sein du conseil du village pour qu’ensuite les priorités soient décidées en commun et portées par les membres de ce conseil. Constitué de 12 personnes où chaque membre représente une famille du village de Ath Hicham, le conseil du village a pour principal rôle de tenter de résoudre les problèmes des villageois et de les représenter dans les institutions locales.

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Siège du conseil du village de Ath Hicham

"Un membre du conseil du village sera désigné pour travailler en étroite collaboration avec le maire. D’ailleurs, après les élections, les nouveaux maires s’entretiennent toujours avec les membres du conseil" explique Wamer Ould Braham.

Loin d’être conflictuelle, la relation qui lie ces deux institutions, la mairie et le conseil du village, est celle du partenariat et de la “complémentarité”: l’une est approuvée et l’autre agréée par les memes habitants du village.

Cependant, selon les avis à Ath Hicham, le conseil du village est plus efficace dans certaines situations :"Tout ce qui n’entre pas dans les prérogatives de la mairie, le conseil du village le prend en charge", explique encore Wamer Ould Braham.

Le conseil du village de Ath Hicham intervient quotidiennement dans la vie des villageois: il sensibilise les habitants sur certains sujets, il appelle à la solidarité, il règle les conflits entre individus et bien d’autres.

Récemment, le conseil en concertation avec les villageois a pris une décision qui devait être du ressort de la mairie : la fermeture d’une décharge sauvage qui empoisonnait le village.

La décharge commençait à avoir des effets sur la santé des citoyens qui habitent à proximité. L’APC ayant été alertée mais n’ayant pas agi, le conseil du village s’est saisi du problème pour le régler.

"Lorsqu’une décision doit être prise, le conseil du village convoque une assemblée générale. Le signal est donné en déclenchant la sirène. En fin de journée les hommes du village se rassemblent sur une terrasse qui jouxte la mosquée pour exposer le problème et trouver des solutions et c’était le cas avec cette décharge" souligne Wamer Ould Braham.

Après délibération les villageois ont nettoyé le lieu et bâti un mur autour du terrain pour que personne ne puisse plus jeter ses ordures. Ils sont même allés jusqu’à instaurer un roulement, qui a duré trois mois, pour surveiller les lieux et dissuader ainsi complètement les velléitaires de jeter leurs ordures.

C’est ce que Ould Braham appelle “construire une conscience collective”, un rôle que le conseil du village semble remplir mieux que la mairie, d’ailleurs, ajoute Wamer Ould Braham, “tous ceux qui n’ont pas assuré leurs heures ont été obligés de payer une pénalité de 2000 DA".

Les 12 membres du conseil du village d’Ath Hicham sont choisis par leur famille qu’ils sont censés représenter. Wamer Ould Braham n’a jamais fait partie du conseil, dans sa famille, c’est son cousin qui représente la voix de la famille, son père a également été membre du conseil.

Le choix du membre qui va représenter la famille se fait en concertation avec tous. Parents, frères, sœurs, oncles, cousins et bien d’autres ont leur mot à dire. Wamer Ould Braham raconte que les critères de sélection ont évolué à travers le temps. Avant c’étaient les "sages du village", en d’autres termes les plus âgés qui pouvaient remplir cette fonction grâce à leur expérience dans la vie.

Aujourd’hui le représentant de la famille doit avoir un certain niveau intellectuel, être disponible, avoir de l’influence parmi ses pairs du village et du charisme. Certains membres du conseil ont la quarantaine.

À Ath Hicham, le conseil du village est aussi doté d’un fonds alimenté par les cotisations mensuelles des villageois. Chaque homme ayant atteint la majorité doit payer 20 DA/mois. Cette cotisation s’applique même à ceux qui n’habitent plus le village, seules les femmes et les enfants ne sont pas concernés.

Cette règle s’applique aussi aux émigrés qui vivent en Europe et qui sont originaires de Ath Hicham: ils participent à cette collecte avec un montant de 10 euros. Le fonds en devise est destiné principalement au rapatriement de corps de ceux qui ont quitté leur village.

Ces ressources financières permettent d’initier des projets d’intérêt général, d’organiser les fêtes traditionnelles, d’aider les familles dans le besoin.

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