Dr Zouhair Lahna: "Les Rohingyas ont le regard éteint de gens touchés dans leur dignité" (ENTRETIEN)

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ROHINGYAS BIRMANIE BANGLADESH
Dr Zouhair Lahna: "Les Rohingyas ont le regard éteint de gens touchés dans leur dignité" | Dr Zouhair Lahna
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AIDE HUMANITAIRE - Depuis trois mois, le Bangladesh a accueilli près de 800.000 réfugiés rohingyas qui fuient les exactions en Birmanie. Près de Cox's Bazar, une ville située à l'extrême sud-est du Bangladesh, les Rohingyas occupent désormais d'immenses camps où les ONG s'affairent pour leur venir en aide. Zouhair Lahna, chirurgien obstétricien marocain qui part régulièrement en mission humanitaire, s'est rendu samedi 18 novembre pour une mission de dix jours avec l'Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM), une association qui a déjà oeuvré en Syrie pendant la guerre. Il nous livre ses premières impressions depuis son arrivée.

HuffPost Maroc: Quelle est la situation sur place?

Dr Zouhair Lahna: Je suis arrivé samedi à Cox's Bazar au Bangladesh, à la frontière avec la Birmanie. Les Rohingyas sont dans un territoire entre cette ville et la frontière birmane. Il faut rouler environ une heure sur une route étroite et dangereuse pour arriver jusqu'à un check point militaire. La situation est mauvaise dans les camps. Environ 800.000 personnes sont arrivées depuis trois mois. J'ai visité un premier camp où vivent 200.000 réfugiés rohingyas, et l'afflux continue. Hier, 10.000 personnes sont arrivées. Les Rohingyas n'ont pas forcément vécu des exactions directes. Certains ont des membres de leur famille qui ont été assassinés, d'autres ont été frappés, d'autres encore ont pris des balles dans le corps.

Qu'est-ce qui vous a choqué en arrivant?

La violence sexuelle est beaucoup utilisée contre les femmes. C'est une arme sourde et dangereuse, parce qu'elle ne laisse pas de traces externes. Certaines ont subi des sévices sexuels, d'autres ont fui par crainte d'en être victimes. Selon les témoignages recueillis, plusieurs femmes indiquent que l'armée birmane est responsable de ces violences sexuelles. Beaucoup de réfugiés souffrent aussi de pathologies chroniques: calculs de vessie, cancers du foie, hernies... Ils n'ont jamais eu accès aux soins de leur vie. Les femmes accouchent dans les tentes, parfois sans aide.

Comment s'organise l'aide humanitaire dans les camps?

Il y a une promiscuité incroyable. Beaucoup d'ONG s'affairent pour venir en aide aux réfugiés, construisent des latrines, des points d'eau, des tentes... Des médecins généralistes se relaient pour venir en aide aux Rohingyas, certaines ONG enseignent même l'anglais. Il est difficile de parler d'encadrement par les autorités du Bangladesh, même si elles veulent garder le contrôle. Le pays lui-même manque de cadre. L'organisation se fait alors de manière assez anarchique, mais ça fonctionne tout de même un peu.

De quoi les réfugiés ont-ils le plus besoin?

Ils ont en premier lieu besoin de sécurité, de ne pas être torturés, violentés. Ils ont aussi besoin d'un toit, de quoi manger et se soigner. Bien sûr, ils ont également besoin d'un travail, mais cela risque d'être compliqué. Ils ont fui la mort, c'est déjà un premier pas. La suite sera difficile.

Qu'est-ce qui vous a particulièrement touché en côtoyant les Rohingyas?

Quand on arrive sur le camp, on voit vivantes des images que l'on a vu circuler dans les médias depuis des mois. Les Rohingyas ont le regard triste et éteint de gens touchés dans leur dignité. C'est désarçonnant. On voit aussi leur simplicité, leur gentillesse. Ils n'ont jamais eu accès aux soins, peu d'entre eux ont fait des études. Ils ont été laissés à l'abandon, ont réussi à survivre en faisant un peu de commerce, en travaillant dans l'agriculture. Leur faiblesse nous est renvoyée directement, on sent que l'on doit faire quelque chose. Ce ne sont pas des gens qui ont l'habitude de mendier, ils sont juste démunis. C'est notre humanité qui est questionnée.

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