Les Blackwater s'activent en Tunisie? Oui selon le journal "Al Chaâb"; le ministère de l'Intérieur appelé à s'expliquer

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BLACKWATER SECURITY
MOUNT CARROLL, IL - OCTOBER 2: A 'No Trespassing' sign marks the drive leading to Blackwater?s training facility October 2, 2007 in Mount Carroll, Illinois. Today the chairman of Blackwater, a security contractor, testified before the House Committee on Oversight and Government Reform concerning alleged crimes committed by Blackwater employees in Iraq. (Photo by Scott Olson/Getty Images) | Scott Olson via Getty Images
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L'Academi, plus connue sous le nom de BlackWater, cette organisation paramilitaire tant controversée et redoutée, aurait un projet pour la Tunisie, si l'on croit un article paru dans le journal "Al Chaâb", du 16 novembre 2017.

En effet, le journal lance un cri d'alerte affirmant que plusieurs jeunes tunisiens des forces de l'ordre ont été recrutés par cette organisation, qui les entraîne pour des raisons, dit-il, encore inconnue, mais qui selon lui ne présagent rien de bon pour la Tunisie.

Mauvaise réputation

Mercenariat pour les uns, simple travail à risque pour les autres, l'activité des Blackwater demeure très controversée du fait de sa présumée et parfois avérée implication dans des opérations secrètes américaines, qui vont du "simple" assassinat au renversement de régimes entiers.

Dans son livre à succès "Blackwater: The Rise of the World's Most Powerful Mercenary Army", Jeremy Scahill qualifie les Blackwater d'armée "la plus secrète et puissante au monde, ne rendant compte ni aux citoyens ni aux lois. Une armée au dessus de toute loi, qui se voie confier des responsabilités toujours plus grandes, au nom de la nation américaine".

Interrogations et hypothèses

Alors, que veulent les Blackwater de la Tunisie? C'est la question principale posée à maintes reprises dans l'article, qui avance par ailleurs plusieurs hypothèses et scénarios, tous aussi mauvais les uns que les autres.

Selon le journal "Al Chaâb", les Blackwater auraient commencé il y a un peu plus d'un an à recruter secrètement des jeunes de différentes unités des forces armées tunisiennes, et plus spécialement des unités d'élite.

Une certaine Suzain (très probablement un nom d'emprunt) serait à la tête de cette opération de recrutement, entrant en contact avec les meilleurs agents des unités d'élites tunisiennes, et prenant bien le soin de choisir les plus entraînés et habitués à des opérations militaires.

"Les conditions d'admission sont très strictes. Le choix se porte sur ceux qui ont moins de 30 ans, bénéficiant ainsi des meilleures aptitudes physiques. Les agents doivent également être célibataires et sans enfants à charge" est-il écrit dans l'article.

Selon le journal en question, les agents contactés par les Blackwater seraient d'abord informés d'une probable mission dans un pays voisin, généralement la Libye.

"Afin de mieux mettre en confiance ces nouvelles recrues, des sommes d'argent leurs seraient versées de façon irrégulière afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités tunisiennes, qui auraient récemment soupçonné un agent, mais que ce dernier leur aurait expliqué que ces sommes provenaient d'une amie américaine vivant en Irak" ajoute l'article.

Le journal s'interroge également sur le nombre d'agents recrutés jusqu'à maintenant, affirmant que certains auraient été démasqués par les autorités tunisiennes, mais que cela n'arrêterait pas pour autant les projets des Blackwater.

Selon l'analyse venue dans l'article, il n'existerait que deux raisons pour que les BlackWater s'activent dans un pays, à savoir l'espionnage ou les opérations militaires (assassinat, coups d'État, etc), et parfois les deux. Or, pour le cas des recrutements prétendument effectués en Tunisie, les conditions d'admission laissent suggérer des objectifs militaires.

En effet, un jeune âge, de bonnes conditions physiques, ou encore une appartenance aux troupes d'élite, sont souvent les critères de choix pour des opérations "musclées" et non d'espionnage, d'autant plus que les services de renseignement tunisiens travaillent en étroite collaboration avec les européens et les américains dans le cadre de l'amélioration de leurs techniques de contre-terrorisme, ce qui ne fait certainement pas de la Tunisie une menace au niveau renseignements. Et donc, selon l'article, l'espionnage ne serait pas un des projets des Blackwater en Tunisie.

Le journal émet également des interrogations quant à la nature de ces présumées opérations pour lesquelles ces agents auraient été recrutés. "Pourquoi n'ont-ils pas été envoyés pour des missions à l'étranger comme on le leur a dit? Pourquoi n'ont-ils pas été invités à signer leurs contrats publiquement pour que tout le monde sache dans quels endroits du monde ils vont opérer? Toutes ces questions resteront sans réponses tant qu'on ne sache pas ce que veulent les Blackwater de notre pays" rajoute l'article.

Le journal dénonce par ailleurs des similarités entre la situation économique et politique actuelle de la Tunisie, et celle des années 1983 à 1987. Ainsi, il rappelle la crise socio-économique par laquelle est passée la Tunisie sous le gouvernement Mzali, après le recul des prix de vente du phosphate et la chute du dinar tunisien, ce qui avait obligé l’État à prendre des mesures drastiques à l'époque au détriment du peuple, notamment l'augmentation du prix du pain. Il revient également sur la domination du bloc au pouvoir et la marginalisation de l'opposition, accompagnés d'une explosion de la corruption, ce qui avait à l'époque mené Ben Ali et son parti au pouvoir. "Les situations sont différentes dans la forme mais similaires dans le fond" indique "Al Chaâb".

Sarah Yerkes: Un possible retour de la dictature

Toujours selon la même source, l'alerte à un danger imminent menaçant la transition démocratique aurait été déjà lancée par des politiciens tunisiens depuis des semaines et mêmes des mois. L'article cite à titre d'exemple le leader d'Ennahdha, Rached Ghannouchi, ou encore Jilani Hammami. L'hypothèse que ces derniers détiendraient des informations délicates est avancée.

En plus des politiciens tunisiens, le journal met en avant les différentes publications de la chercheuse américaine Sarah Yerkes, spécialiste de la Tunisie et du Moyen-Orient à la Fondation Carnegie Endowment for International Peace, mais également ancienne membre de la section Afrique du nord du département d'État américain, et qui aurait déclaré dans une interview accordée à journal "Assabah" datant du 6 novembre 2017, concernant la transition démocratique tunisienne, qu'elle est assez pessimiste à ce sujet et qu'il y aurait des indicateurs inquiétants capables de constituer un obstacle pour la démocratie en Tunisie.

Selon le journal, la spécialiste de la Tunisie n'aurait pas nié un retour de la dictature en Tunisie. "Une spécialiste de cette expertise, ne peut pas émettre des inquiétudes infondées. Nous sommes devant un avertissement clair et net de la part d'une personne très informée" affirme le journal.

Sarah Yerkes avait au début de cette année appelé le président américain Donald Trump à revenir sur son projet de réduction de l'aide financière à la Tunisie, arguant que cette décision serait tout aussi dangereuse pour les États-unis, que pour la Tunisie "Le projet de réduction d'aide financière à la Tunisie représente non seulement un égarement du plan de destruction de Daesh, mais pourrait aussi avoir de graves répercussions sur les américains et leurs alliés. Baisser l'aide militaire à un pays en ligne de front avec Daesh est dangereux et mal avisé" a-t-elle déclaré .

Dans un autre papier sur la corruption en Tunisie, Sarah Yerkes avait qualifié celle-ci de "force déstabilisatrice qui infecte l'économie, la politique, mais aussi la sécurité du pays à tous ses niveaux".

Des scénarios apocalyptiques

Pour le journal "Al Chaâb", quand on considère toutes ces déclarations, et l'hypothèse selon laquelle les Blackwater seraient en train de "s'organiser" sur le sol tunisien, l'inquiétude ne peut qu'augmenter. En effet, dans son analyse, le journal a écarté aussi bien la possibilité que ces agents soient destinés à des missions à l'étranger, que celle d'éventuelles opérations d'espionnage menées sur le territoire tunisien. Ainsi, les scénarios les plus catastrophiques ont été gardées pour la suite de l'analyse.

Le journal arrive finalement à une conclusion dérangeante. Si l'on en croit l'article, cette opération de recrutement secrète serait une préparation pour des scénarios qui menaceraient l’État tunisien dans sa continuité. Ces derniers se dérouleraient tous dans une situation de Chaos (répression brutale et sanglante de manifestations civiles) et qui constituerait un climat idéal pour l'entrée en action des agents entraînés par les Blackwater.

Ainsi, selon le journal, la Tunisie pourrait vivre une situation de désordre total qui mènerait à:

  • L'annulation de toutes les institutions politiques conformément à l'état d'urgence, laissant la place à une seule et unique autorité, la Présidence par exemple.
  • L'exploitation intentionnelle (assassinats, vandalisme) de la situation de Chaos pour obliger l'armée à s'emparer du pouvoir.
  • L'infiltration du dispositif de sécurité, ce qui permettrait la mise au pouvoir d'une personne inconnue, soutenue par les agents entraînés par les Blackwater, en coordination avec des forces étrangères ayant un intérêt à ce que la démocratie tunisienne échoue
  • Un coup d'état à la "Omar Al Bachir" au Soudan où des groupes militaires ou paramilitaires prennent le pouvoir de forces, sous les directives d'une partie politique quelconque.

Suite à la publication de l'article du journal "Al Chaâb", le parti d'opposition Front Populaire avait demandé des explications au ministre de l'Intérieur, Lotfi Brahem, selon une déclaration téléphonique sur les ondes de Mosaique FM, du député et secrétaire général du parti des patriotes démocrates unifié, Zied Lakhdhar.

Il existe plusieurs sociétés de sécurité privées similaires à la société Blackwater, qui opèrent un peu partout dans le monde.

Le gouvernement britannique a en effet confié la protection de toutes ses ambassades situés dans des pays à risque, à ce type de société. L’intérêt principal des agents travaillant dans ces société étant, l'argent. Ces soldats non-officiels perçoivent des salaires souvent très élevés, du fait qu'il ne s'agit pas d'un devoir militaire, mais d'un travail à haut risque, découlant d'un choix.

Blackwater: Armée sur demande

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