Pourquoi la France s'implique autant dans la crise Liban-Arabie saoudite

Publication: Mis à jour:
SAAD HARIRI MACRON
French President Emmanuel Macron and Saad al-Hariri, who announced his resignation as Lebanon's prime minister while on a visit to Saudi Arabia, react on the steps of the Elysee Palace in Paris, France, November 18, 2017. REUTERS/Benoit Tessier | Benoit Tessier / Reuters
Imprimer

INTERNATIONAL - Depuis le 4 novembre, ils sont omniprésents. Eux, ce sont les dirigeants de la France et sa diplomatie, au premier rang desquels le président de la République française Emmanuel Macron et le ministre français des Affaires Étrangères Jean-Yves Le Drian. Depuis la démission surprise de Saad Hariri, premier ministre du Liban, ils ne cessent d'intervenir et de jouer le rôle de médiateurs dans une crise qui pourrait déstabiliser tout le Proche et le Moyen-Orient.

Ce samedi 18 novembre, Saad Hariri, qui est arrivé vers 7h du matin (heure française) à l'aéroport du Bourget, doit donc être reçu par Emmanuel Macron à l'Élysée, dernier épisode en date d'une saga spectaculaire. Sa démission, il l'a annoncée depuis Riyad, en Arabie Saoudite, un pays dont il possède la nationalité et dont les dirigeants ont une influence majeure sur la politique qu'il mène au Liban. Ce sont même les dirigeants saoudiens qui ont "démissionné" le premier ministre du pays du Cèdre, assurent l'influent Hezbollah chiite et son allié iranien.

Les raisons de cette démission, mise en scène à la télévision saoudienne restent pourtant très floues. Professeure assistante en sciences politiques à l'université de Leiden, Myriam Benraad explique au HuffPost France: "On ne peut pas exclure que Saad Hariri ait vraiment craint pour sa vie. Et il y des raisons de croire à une manœuvre saoudienne." Et d'ajouter que, si le résultat est pour l'instant un véritable "fiasco" en se plaçant du point de vue saoudien, la possibilité de simples "dissensions personnelles avec Hariri" est envisageable. "Dans la région, les inimitiés personnelles ont beaucoup à voir dans la gestion et le déclenchement des crises."

La France, "mère" du Liban

"Saad Hariri lui-même ne s'attendait pas à cette démission", ironise Pierre Haski, sur le plateau de Cnews. Or, l'organisation même du système politique libanais fait que le pays est sujet à des influences multiples. Historiquement, le chef de l'État est ainsi un chrétien maronite, représentant d'une moitié de la population et en général proche de la France, à l'image de l'actuel locataire du Palais présidentiel de Baabda, Michel Aoun. Le premier ministre, lui, est un musulman sunnite, sur lequel l'Arabie saoudite a d'ordinaire une influence certaine, quand le troisième homme du triumvirat étatique, le président de l'Assemblée nationale est un chiite, proche des intérêts iraniens et du Hezbollah.

C'est au milieu de cet équilibre incertain que la France joue historiquement un rôle majeur. Depuis des siècles, les Français considèrent que l'existence d'une communauté chrétienne d'importance dans la région est un atout de poids pour ses intérêts géopolitiques et économiques. La France a également exercé un mandat sur la nation libanaise naissante, et est intervenue à plusieurs reprises pour la défendre au fur et à mesure que se déroulait son histoire mouvementée, à tel point que les Libanais surnomment parfois cette tutrice bienveillante (et intéressée) leur "mère tendre", ou "Tendre Mère".

Des intérêts circonstanciés

Ces dernières années, la France a notamment été la terre d'exil pendant quinze ans de l'actuel président libanais, Michel Aoun, celui-là même qui a accusé les Saoudiens de détenir contre son gré son premier ministre, Saad Hariri. Qui a lui-même vécu en France entre ses deux mandats de chef du gouvernement, alors qu'il incarnait l'opposition politique dans son pays. Un passé logique quand on sait que son père, Rafic Hariri, ami de 30 ans de Jacques Chirac, a lui aussi entretenu des relations extrêmement fortes avec Paris, quitte à éveiller des soupçons.

La France est aussi un acteur avec son propre agenda, qui ne cesse de tenter d'apaiser les tensions dans la région et de faire valoir ses intérêts. Après avoir été très proche du Qatar sous la présidence de Nicolas Sarkozy, elle cherche désormais à se rapprocher de l'Arabie saoudite. Une position qui est avant tout "circonstanciée", comme l'explique au HuffPost France Clarence Rodriguez, journaliste dans le Royaume pendant une dizaine d'année et auteure de "Arabie saoudite 3.0: parole de la jeunesse saoudienne".

Au cours des dernières années, que ce soit avec les printemps arabes ou la présidence de Barack Obama, l'Arabie saoudite s'est éloignée progressivement de son traditionnel allié occidental, les États-Unis. "Elle s'est sentie trahie", souligne Clarence Rodriguez. "Alors l'Arabie saoudite a voulu prendre son indépendance et elle s'est tournée vers un autre allié historique: la France, qui, elle, n'a jamais changé de ligne" vis-à-vis du Royaume. Cela s'est donc vu sous les présidences de Nicolas Sarkozy, François Hollande et désormais avec Emmanuel Macron, qui cherche à tout prix à occuper le terrain dans la péninsule arabique et aux alentours.

"Emmanuel Macron, agit à dessein: il joue le rôle du French doctor qui veut faire baisser la fièvre dans la région" Clarence Rodriguez

Car la France a une carte à jouer en Arabie saoudite. Nouvel homme fort du pays, le prince héritier Mohammed Ben Salmane, ou "MBS" comme il est surnommé, a annoncé un plan extrêmement ambitieux à l'horizon 2030, le "projet Neom", qui va représenter 500 milliards d'euros de marchés à saisir. Et comme ses prédécesseurs à l'Élysée, Emmanuel Macron rêve que la France se taille la part du lion dans ce gâteau colossal. "Ils se ressemblent, le Prince héritier et Emmanuel Macron. Ce sont des trentenaires fougueux, ambitieux", s'amuse Clarence Rodriguez.

Un voisin de la Syrie en délicatesse

Dans cette perspective économique, la France pourrait devenir un allié de poids aux yeux des Saoudiens, si elle parvient à montrer qu'elle peut gérer la crise diplomatique actuelle. Car si l'Arabie saoudite agit avec autant de passion dans la crise libanaise, "c'est avant tout parce qu'elle a une peur viscérale de l'Iran et de son influence dans la région," précise Clarence Rodriguez. "Avec Mohammed Ben Salmane, l'Arabie saoudite a une logique davantage hégémonique, plus offensive", confirme Myriam Benraad.

Elle nuance en revanche la stratégie française, arguant du fait que sous la présidence Macron, la réflexion de l'exécutif se fonde sur "une diplomatie de positionnement, de médiation", plus que de réel soutien appuyé à l'une des parties. "On l'a vu depuis qu'Emmanuel Macron est président avec la Syrie, la Libye, et donc le Liban", précise la professeure de sciences politiques aux Pays-Bas. "Si le Quai d'Orsay est très proche des positions saoudiennes, l'Élysée est plus dans la médiation."

La France ne peut par ailleurs se permettre de voir la situation déraper et entraîner un nouveau conflit au Proche et au Moyen-Orient. Le Liban accueille d'ores et déjà plus d'1,5 million de réfugiés liés à la guerre civile en Syrie, qui chercheront à gagner l'Europe en cas de troubles, comme l'explique sans détour Gebran Bassil, le ministre des Affaires Étrangères libanais. Et dans un pays tiraillé entre l'influence des deux frères rivaux de l'islam, le chiisme et le sunnisme, la France reste l'un des derniers acteurs majeurs à "conserver une capacité de parler à tout le monde", pour citer le journaliste Pierre Servent, invité dans "C dans l'air".

L'Arabie saoudite s'est-elle tirée une balle dans le pied?

Les autres membres du conseil de sécurité de l'ONU ont effectivement la tête ailleurs, entre une Russie accusée de tentation hégémonique dès qu'elle agit à l'international, des États-Unis centrés sur eux-mêmes depuis l'arrivée de Donald Trump au pouvoir et un Royaume-Uni qui se débat avec lui-même dans le contexte du Brexit. Même au niveau européen, la France agit seule, pas au nom de l'UE et des 28.

Demeure dès lors la question de l'avenir du Liban, et du futur rôle saoudien dans la succession de Saad Hariri. "Les Saoudiens se sont tirés une balle dans le pied en retirant Saah Hariri du pouvoir", juge Clarence Rodriguez. "Je ne sais pas si MBS a pris conscience des conséquences de son geste." Car désormais, le rôle de pantin de l'ex-premier ministre est une évidence pour la population libanaise, et le Royaume aura bien du mal à lui trouver un successeur qui aura autant à cœur son propre bien-être. Peut-être qu'une fois de plus, c'est la France qui aura un rôle majeur dans l'avenir politique du Liban.

Car c'est là tout l'enjeu de la gestion du cas Saad Hariri par Emmanuel Macron. Au terme de l'entretien entre les deux hommes, le premier ministre démissionnaire est censé rentrer, enfin, au Liban et annoncer au chef de l'État Michel Aoun s'il rend effectivement son tablier. Si sa démission est acceptée, et pour maintenir une forme d'équilibre dans la poudrière, la France aura nécessairement envie de consolider sa position, et pourquoi pas de grappiller encore un peu plus de pouvoir. Myriam Benraad, elle, reste suspicieuse quant à la réussite de cette stratégie, comme elle le confie au HuffPost France. "Oui, la France est très impliquée dans la politique libanaise. Mais est-ce que ça va changer quelque chose? Personnellement, j'en doute."


LIRE AUSSI: