Leila Farah Mokaddem: "Les rapports entre la BAD et le Maroc vont au-delà de la relation bailleur de fonds-bénéficiaire" (ENTRETIEN)

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DÉVELOPPEMENT - Depuis une dizaine de jours, la Banque africaine de développement (BAD) a une nouvelle représentante permanente au Maroc. Il s’agit de la Tunisienne Leila Farah Mokaddem qui vient de recevoir son accréditation de la diplomatie marocaine. Le HuffPost Maroc l’a rencontrée dans les bureaux du bailleur de fonds à Rabat, où Leila Farah Mokaddem est revenue sur sa stratégie et les actions qu’elle souhaite mettre en place durant son mandat.

HuffPost Maroc: Vous venez de vous installer dans vos nouvelles fonctions. Comment avez-vous trouvé la situation à votre arrivée?

Leila Farah Mokaddem: L’émergence économique du pays est réelle. Il y a tout d’abord un ancrage de la stabilité macro-économique avec des agrégats dans le vert, ce qui est une excellente chose. Ensuite, il y a une modernisation économique et une diversification progressive à travers l’industrialisation. On constate le renforcement de cette transformation structurelle notamment avec les grandes réformes menées par le royaume, que ce soit dans le cadre du Plan Maroc Vert ou du Plan d’accélération industriel.

Il y a plusieurs champs d'actions possible et l’une de nos missions au sein de la BAD est justement d’accompagner le gouvernement dans ce renforcement. Cet accompagnement se fait notamment dans les infrastructures que ce soit en énergie, dans les routes, dans les ports, les aéroports, les centres de logistique, l’eau et assainissement ainsi que l’électrification rurale. Je tiens à rappeler en ce sens que le Maroc est le premier bénéficiaire sur le continent des financements de la BAD et capte à lui seul près de 25% des investissements.

Pensez-vous changer de stratégie pour vous démarquer de votre prédécesseur ?

Nous souhaitons changer de logique dans notre travail ici, mais pas à cause d’un changement de direction. Comme je vous l’ai dit, le Maroc est en train de passer à la vitesse supérieure et nous devons l'accompagner. Si l’on prend l’agriculture pour exemple, on va ainsi passer d’une logique de rendements et de productivité à une logique de transformation et de valeur ajoutée et surtout faire en sorte que ça puisse profiter aux populations rurales.

Nous ne souhaitons pas être vus comme un simple bailleur de fonds, mais comme un partenaire. Certes on apporte les fonds pour le financement des projets, mais on apporte également l’expertise pour accompagner ces projets. Ce qui nous importe, en fin de compte, c’est comment la vie des jeunes, des femmes, des fermiers et de toutes les personnes concernées par les projets qu’on appuie est améliorée.

Quand Akinwumi Adesina a été élu à la tête de la banque, il avait une vision bien précise qui s’articule autour de cinq axes: éclairer l’Afrique, la nourrir, industrialiser ses économies, intégrer ses pays et améliorer la vie de ses populations. Si on arrive à appliquer ce top 5 dans chaque pays d’Afrique, malgré les différences de niveaux de développement qui peuvent exister entre eux, on aura atteint 90% des Objectifs de développement durable (ODD).

Quelles sont concrètement les actions sur lesquelles vous allez travailler au Maroc?

Nous intervenons au Maroc selon une stratégie quinquennale qui couvre 2017 à 2021. Cette stratégie repose essentiellement sur deux piliers. Le premier concerne l’industrialisation notamment des PME-PMI et des entreprises exportatrices. Nous avons à titre d’exemple un programme d’entrepreneuriat en lien avec le programme gouvernemental "Innov Invest" qui consiste à mettre un dispositif de financement et d’assistance au profit des jeunes, des femmes et des startups.

Le deuxième pilier concerne le renforcement des capacités humaines à travers l’emploi et la formation professionnelle. Nous allons commencer à travailler dès 2018 sur la diversification de l’économie en tenant compte des avantages comparatifs du Maroc. L’un de ces avantages est l’agriculture. Nous pensons que l’un des chantiers importants à mener est le renforcement des filières agro-industrielles en créant des chaînes de valeur pour renforcer la valeur ajoutée locale. Cela ne pourra pas se faire si l’on ne s’attaque pas à la problématique de l’accès de l’eau dans les zones rurales.

Les bénéfices des partenariats public-privé (PPP) pour la conduite de tels projets sont souvent vantés. Qu’en pensez-vous?

Je pense que les PPP ont un attrait certain. Il est vrai qu’avec les besoins de financement sans cesse grandissant et l’ambition de l’émergence économique souhaitée par le Maroc, il faille plus de ressources. Le modèle PPP est le mieux placé pour remplir ce rôle surtout que la participation du secteur privé en général est à l’ordre du jour dans les discussions avec les institutions financières internationales.

Vous avez cité l’intégration africaine comme pilier de la vision de la BAD. On remarque pourtant que le Maroc est plutôt présent en Afrique de l’Ouest et délaisse l’Afrique de l’Est malgré les opportunités qu’offre la région. Comment pensez-vous agir pour y remédier ?

Le Maroc a toujours été un partenaire engagé en Afrique que ce soit en Afrique de l’Ouest ou de l’Est. Certes, il était plus proche de la partie Ouest pour des raisons historiques et culturelles, mais il y a quand même un engagement de plus en plus fort dans les autres régions. J’en veux pour exemple l’important investissement de l’OCP en Éthiopie [près de 24 milliards de dirhams pour une usine d'engrais, ndlr]. Lors de la tournée royale en Afrique, la BAD était aussi présente notamment pour le financement d’un projet de développement commercial et financier en partenariat avec la Banque centrale populaire (BCP) en Tanzanie pour un montant d'un milliard de dirhams.

Avec Maroc Export, on a également réalisé une étude qui oriente les investisseurs marocains sur les opportunités et sur les complémentarités pour que l’offre marocaine se connecte à la demande subsaharienne. Il serait donc naturel que dans une étape ultérieure le renforcement se fasse sur cette partie de l’Afrique.

Ce n’est pas toujours évident, mais on essaie de créer des liens entre ces deux régions à travers les événements qu’on organise ou grâce aux accès qu’on a que ce soit dans les gouvernements ou chez les acteurs économiques et ceux de la société civile,

Et concernant l’intégration du Maroc à la CEDEAO ? Les questions de libre circulation des personnes et marchandises ou encore celle de la monnaie unique sont encore loin d’être résolues...

Je me félicite de voir que le Maroc va intégrer la CEDEAO. Il y a bien sûr des discussions et des négociations, mais c’est tout à fait normal. Le débat autour de la monnaie unique va prendre un peu de temps et ce n’est pas un problème. L’Afrique a commencé à s’intégrer. Je dis ça et j’ai en tête l’exemple du Rwanda qui vient d’abolir les visas pour les ressortissants africains. Certains pays souhaitent déjà lui emboîter le pas. La vraie intégration à travers la liberté de circulation des personnes est donc en train d’être réalisée et c’est une très bonne chose.

Concernant la libre circulation des marchandises, les choses sont également en train d’évoluer, notamment pour les barrières tarifaires. Prenez par exemple le dernier accord de libre-échange qui sera bientôt signé entre les trois zones économiques régionales: le marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), la communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et la communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Cet accord tripartite va couvrir 600 millions de personnes et 26 pays sur les 54 qui composent le continent.

Comment la BAD effectue-t-elle le suivi des projets qu’elle accompagne au Maroc ?

Nous avons deux sortes de suivis. Le premier est au niveau des acquisitions. Tous les projets financés par la BAD sont monitorés selon les procédures et les politiques d’acquisition de la banque. Au Maroc, le contexte économique solide et la bonne gouvernance permettent une gestion plus flexible de ces acquisitions.

Le deuxième suivi qu’on effectue est la supervision technique. Nous avons plusieurs équipes (fiduciaire, financière, d’évaluation d’impact...) qui accomplissent chaque année au moins une à deux supervisions sur le terrain. À cela s’ajoute la présence permanente d’un responsable de portefeuille sur place. Ce suivi régulier permet d’être en contact quasi permanent avec la cellule de gestion du projet et avec les autorités.

Bien sûr, il y aura toujours des petits retards selon les projets qui sont dans la grande majorité des cas d’ordre technique. Il peut s’agir d’un délai dans la construction ou alors d’un retard occasionné par l’état d’avancement des expropriations prévues dans le cadre du projet. Je tiens à souligner ici que la BAD a la responsabilité de s’assurer de l’impact social et environnemental des projets qu’elle finance. Cela a pour but de voir de quelle manière les populations vont être touchées et de minimiser l’impact puisque le but final reste l’amélioration des conditions de vies des personnes.

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