Couv' polémique de VH sur Saad Lamjarred: Le rédacteur en chef s'explique (INTERVIEW)

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MÉDIAS - VH "ne cherche pas le scoop et se tient à sa ligne éditoriale". Après la couverture sur Saad Lamjarred pour son numéro du mois de novembre, le rédacteur en chef du magazine, Abdelhak Najib, qui a interviewé à Paris le chanteur accusé de viol, s'explique sur ce choix éditorial controversé. Interrogé par le HuffPost Maroc, il assure ne pas défendre le chanteur et avoir simplement voulu "aller à la source" en essayant de comprendre qui est Saad Lamjarred, "au-delà de l'affaire et des fantasmes". Entretien.

HuffPost Maroc: Pourquoi ce choix d'interroger Saad Lamjarred maintenant, un an après qu'il a été accusé de viol à Paris?

Abdelhak Najib: Le projet de l'interviewer ne date pas d'aujourd'hui, mais ses avocats ne voulaient pas qu'on l'interroge avant. Là, l'actualité, c'est qu'il est sorti de prison. Les juges lui ont enlevé son bracelet électronique, on attend le procès, mais on ne sait pas ce qu'il devient. Il y a aussi la rumeur de son retour au Maroc. Le but était vraiment d'aller à la source. Parce que tout le monde a fantasmé sur cette histoire. J'ai simplement fait mon boulot de journaliste, je ne suis pas resté derrière un écran. Maintenant, que l'article plaise ou non, c'est une autre histoire. Ce que les gens peuvent écrire sur moi sur les réseaux sociaux, suite à la publication de cet article ne m'atteint pas: je suis rodé à ce jeu. Les gens ont le droit de penser ce qu'ils veulent. Mais ce que je trouve triste, c'est que les gens ont crié au scandale avant même de lire l'article, juste en voyant la couverture.

Mais ce qui pourrait choquer les internautes et les lecteurs, c'est la mise en scène et la starification de Saad Lamjarred dans cet article, où l'on voit de nombreuses photos de lui prenant la pose ou de son enfance...

Ce n'est pas une mise en scène, nous n'avons pas fait de shooting. Ce sont ses propres photos, que l'agent de Saad Lamjarred et lui-même nous ont données. Il est une star planétaire, il n'a pas besoin de nous pour être starifié. Nous sommes VH Magazine. C'est un magazine de lifestyle. Toutes les personnalités que nous avons interviewées et qui ont fait la "une" ont eu droit à leurs photos d'enfance. On l'a fait avec Pierre Bergé, Jamel Debbouze, RedOne, Gad Elmaleh, Nawal Moutawakil... C'est notre ligne éditoriale et notre charte graphique. Pourquoi aurait-on changé cela pour Saad Lamjarred?

La différence avec les autres célébrités que vous citez, c'est que Saad Lamjarred est accusé de viol et que le sujet est grave...

Accusé oui, mais pas jugé. Tout le monde veut se substituer à la justice! Pour moi, il n'est pas présumé coupable: il est présumé innocent jusqu'à preuve du contraire. Le jour où il sera reconnu coupable, je serai le premier à écrire un article sur lui. J'ai le droit d'écrire sur un homme, même s'il est en pleine tourmente. On l'a fait avec Tariq Ramadan, est-ce que cela voulait dire qu'on le cautionnait? Jamais de la vie! Mais, au moins, on a fait l'interview, alors que personne ne l'a faite.

En l'interviewant de la sorte, avec des questions assez consensuelles, en faisant son "questionnaire de Proust", certains vous accusent de le défendre...

À aucun moment, je n'ai défendu Saad Lamjarred. J'ai commencé l'article en étant clair: je n'ai jamais vraiment aimé sa musique, je connaissais à peine ce qu'il faisait avant de faire cette interview, ce n'est pas mon monde. Mais j'ai été abasourdi par les millions de gens qui le suivent et l'écoutent, alors que, pour moi, c'était juste un chanteur marocain comme les autres. Au-delà du fantasme, je voulais montrer qui est le bonhomme, parler de choses dont on n'a jamais parlé. Mais je ne suis pas juge, je ne me prononce pas sur cette affaire. Il se trouve aussi que je suis tombé sur un type qui n'est pas comme on l'a décrit. Il a une peur incroyable. Il a pensé à se suicider en prison. Personne ne savait comment il a vécu cette incarcération, et quelle était sa vie à l'époque où il habitait à New York. Je voulais raconter cela.

Peut-on, cependant, parler de neutralité journalistique lorsque vous le tutoyez dans l'interview, et que vous publiez un selfie avec lui dans le magazine?

Pour le tutoiement, cela n'a pas été corrigé lors de l'impression du magazine, je vous l'accorde. Pour le selfie, c'est simplement pour montrer que nous avons fait notre travail d'aller jusqu'à Paris pour obtenir cette interview. Maintenant, je pense que Saad Lamjarred traverse une sale période. J'avais devant moi quelqu'un de friable, cela a suscité ma sympathie, c'est vrai. Je n'étais pas devant un monstre, mais devant un être humain. On reste objectif jusqu'à un certain point, mais on est aussi des êtres humains. J'espère que la vérité va éclater, mais, pour l'instant, je ne peux pas dire "c'est un violeur" tant que la justice ne s'est pas prononcée.

Néanmoins, à aucun moment dans l'interview vous n'écrivez qu'il est poursuivi pour viol. Vous évoquez seulement "l'affaire"... N'est-ce pas occulter une partie de l'information?

Je suis d'accord avec vous. Mais encore une fois, il s'agit de notre ligne éditoriale. VH n'est pas un magazine d'actualité ou d'analyse. On sort une fois par mois, on fait des portraits, de longues interviews, de manière plus "glamour". Le but n'était pas de revenir sur l'affaire, ce n'était pas le sujet. Nous sommes partis du principe que tout le monde au Maroc sait de quoi il est accusé. Il n'était pas nécessaire de rentrer dans les détails, de parler de la présumée victime, même si je peux comprendre que les lecteurs soient choqués par cela. Mais, à aucun moment, je n'ai cherché le scoop, ce n'est pas dans ma culture. J'ai toujours été respectueux de la déontologie.

Y a-t-il certaines questions que vous lui avez posées, mais qui n'ont pas été publiées?

Il y a de nombreuses questions qui sont restées sans réponses. Je lui ai posé des questions très délicates voire gênantes. Parfois, il était désarçonné. Mais ses avocats lui avaient dit de ne pas parler de l'affaire qui est en cours. Il n'a pas non plus voulu dire un mot sur la plainte déposée contre lui lorsqu'il vivait à New York. On a essayé d'avoir des informations là-dessus, mais c'est l'omerta.

Comprenez-vous tout de même que certains lecteurs soient heurtés par cette couverture, surtout en cette période où les affaires d'agressions sexuelles, notamment dans le milieu des célébrités, sont de plus en plus médiatisées?

J'ai cette clarté d'esprit de dire que je ne suis pas parfait, que je n'ai peut-être pas su bien faire, et je demande pardon à certains lecteurs si je les ai offensés. J'ai toujours défendu les droits des femmes et VH aussi. Mais tant mieux si cet article fait débat et si d'autres journalistes vont chercher aussi des informations afin que chacun de nous apporte son grain de sel. À la fin, on aura, peut-être, le début d'une vérité.

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