Violence à l'école: "Ce qui est inadmissible, c'est à la fois l'âge des enfants violents qui décroit et l'intensité croissante de leurs actes" (ENTRETIEN)

Publication: Mis à jour:
DEMONSTRATION MOROCCO
A demonstrator holds a sign as she takes part in a demonstration in the city of Casablanca, on February 25, 2016. Teachers protest through the streets against the two new decrees reducing their stipends and job security during a demonstration organised by trainee teachers. The sign reads, "Do not persecute teachers". REUTERS/Youssef Boudlal | Youssef Boudlal / Reuters
Imprimer

VIOLENCES - Quelques jours après la diffusion sur la toile d'une vidéo montrant un élève, à Ouarzazate se battre violemment avec son professeur, la question des violences contre le corps enseignant est désormais au centre d'un débat national. Si les syndicats d'enseignants, réclamant "la dignité du corps enseignant", ont décrété une grève nationale les 8 et 9 novembre, le chef de gouvernement, Saad-Eddine El Othmani, a annoncé pour sa part qu'une loi contre les violences scolaires sera promulguée "avant la fin de l'année".

Cela fait toutefois quelques années déjà que l'école est au coeur d'un débat sur les violence. Qu'elles émanent des professeurs contre les élèves ou inversement, un cercle vicieux semble s'être établi dans les établissements scolaires. La pédopsychiatre Rim Roudies, répond au HuffPost Maroc pour expliquer les formes que peut prendre la violence dans les écoles, l'ampleur du phénomène et le rôle que peuvent jouer les parents d'élèves pour l'endiguer.

HuffPost Maroc: Comment expliquer ces violences qui sévissent dans les écoles marocaines?

Rim Roudies: La violence est de plus en plus présente à l’école. En effet, depuis la maternelle jusqu'au secondaire, elle semble se répandre comme une nouvelle épidémie devant laquelle les adultes se sentent souvent impuissants, dépassés.

Ce qui est choquant et inadmissible, c’est à la fois l’âge des enfants violents qui décroit et l’intensité croissante de la violence de leurs actes entre pairs ou envers leurs enseignants. Les adultes, quelle que soit leur fonction, lorsqu’ils travaillent avec des enfants, devraient réfléchir aux solutions pour que les passages à l’acte de ces enfants puissent être réduits voire abolis.

L’école demeure la principale institution qui, depuis des siècles, a été conçue comme à la fois pédagogique et éducative, or elle se voit à l’heure actuelle malmenée dans une société où les règles de l’éducation semblent de plus en plus floues. Et si ce sont les actes des enfants qui apparaissent souvent au premier plan, ceux-ci sont malheureusement un certain nombre de fois victimes d'un manque de consistance du cadre familial et social contemporain.

Comment expliquer que des adolescents s'en prennent aussi violemment à des professeurs?

L'adolescence est par définition un moment très important dans le développement de la personnalité de l’enfant en train de devenir adulte. En effet, l’adolescent cherche pour s'identifier, le plus souvent, jusqu’où il peut aller, prend à contre-pied les adultes qui l’entourent. Il se mesure constamment à ses parents et ses enseignants et il est important, pour sa construction, qu’il trouve à qui parler, et se heurte à des êtres "forts", chacun restant à sa place, sans complaisance dans l’échelle des générations. Dans la plupart des cas, il y a des aménagements faits de part et d'autre de telle sorte que les règles sociales soient assimilées par les adolescents sans heurt.

Dans le cas particulier de la violence des adolescents envers leurs enseignants, on ne peut pas incriminer un facteur unique mais, à mon avis, c'est l'intrication de facteurs biologiques, psychologiques, familiaux et sociaux. On peut tout à fait imaginer, même si ce n'est en aucun cas accepté, ni toléré, un adolescent à tempérament difficile, adopter un acte de violence avec une intensité variable selon l'environnement où il sévit et les mesures mises en place en cas de transgression des règles.

Les adolescents ont besoin, pour se situer, d’avoir des points de repère au sein de leur famille et d’avoir devant eux des modèles d’adultes auxquels s’identifier et non des adultes permissifs, hyper protecteurs ou nonchalants.

Quelle est la responsabilité des parents et de l'école?

La violence des adolescents est un phénomène qui ne doit en aucun cas être toléré, ni par les parents, ni par l'école. Les adolescents ont besoin, pour se situer, d’avoir des points de repère au sein de leur famille et d’avoir devant eux des modèles d’adultes auxquels s’identifier et non des adultes permissifs, hyper protecteurs ou nonchalants. Quand les règles sont transgressées par les adolescents, les parents devraient réfléchir à ce passage à l'acte et pousser leurs enfants à les réparer, comme reconnaître une violence verbale envers un professeur et lui demander des excuses par exemple.

Quant à la responsabilité de l'école, un règlement intérieur clair, juste et qui respecte l'individu pourrait faire régner un climat bienveillant où les élèves se sentent sécurisés. Le dialogue et la communication entre différents intervenants, enseignant-élèves, enseignants-parents, élèves-parents restent des point focaux qui pourraient réguler ces relations parfois délicates.

On voit également souvent dans les médias les cas de violences physiques et verbales faites par les professeurs sur les élèves. Est-ce qu'il existe un cercle vicieux de la violence dans les écoles marocaine?

En l'absence de statistiques officielles, il est difficile de se prononcer sur l'ampleur de la violence des enseignants envers leurs élèves ou vice-versa. Le sujet demeure notamment tabou dans la majorité des sociétés contemporaines. Chez certains enseignants, il existe une faible tolérance envers les élèves avec des troubles de comportement ou de développement, de l'impulsivité et des difficultés d'apprentissage. Ces derniers se sentent marginalisés, mal compris et avec une faible confiance en eux. Ce sont ces élèves qui sont potentiellement des perturbateurs et peuvent provoquer leurs enseignants.

Il faudrait mentionner que les enseignants dans la majorité des cas, ne sont pas formés à gérer ces troubles de comportement. Devant une provocation ascendante et sans formation préalable, nous pouvons assister à un engrenage dans le cercle vicieux de la violence. Il faudrait ajouter que les adolescents pourraient se sentir perdus à l'école, s'ils ne sont pas valorisées ou orientés selon leurs réelles compétences et peuvent s'ennuyer en classe et devenir perturbateurs. Pour d'autres, la violence est un acte de vandalisme témoignant d'un malaise d'une société concernant l'avenir incertain des jeunes et la précarité de leur situation.

En tant que pédopsychiatre, quelles recommandations pouvez-vous faire pour lutter contre ce phénomène?...

La violence des adolescents en milieu scolaire, surtout à l'encontre de leurs enseignants, sujet tabou et mal documenté, est un phénomène de plus en plus médiatisé. Il témoigne d'un malaise et d'un relâchement des règles socio-culturelles. Certes ces actes sont prohibés et inacceptables, mais devraient nous pousser, nous les adultes, à offrir un environnement sécurisant avec des limites claires, une compréhension des différences et un accompagnement adapté des difficultés des enfants et des adolescents les plus fragiles.

Pour les personnes responsables de l'enseignement, redonner à l'enseignant la place qu'il mérite, repenser le rôle de l'école et de l'éducation dans la vie des enfants, concrétiser les objectifs selon les capacités et les orientations des élèves et surtout offrir un climat de bienveillance dans les écoles, seraient des solutions qui pourraient changer le profil des élèves les plus rebelles.

LIRE AUSSI: