Dans la crise au Liban, tout le monde appelle à la "non-ingérence"... mais tout le monde en fait

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SAAD HARIRI SALMANE
Lebanese Prime Minister Saad al-Hariri shakes hands with Saudi Arabia's King Salman in Riyadh, Saudi Arabia, November 11, 2017. Courtesy of Saudi Royal Court/Handout via REUTERS ATTENTION EDITORS - THIS PICTURE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY | Handout . / Reuters
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INTERNATIONAL - "Pas d'interférence extérieure" pour l'UE, la "non-ingérence pour Paris", le "respect de la souveraineté" du Liban pour les Etats-Unis... depuis la démission du premier ministre libanais Saad Hariri le 4 novembre, les pays du monde s'accordent tous sur un point: surtout, il ne faut pas se mêler de ce sujet sensible, au risque d'alimenter les tensions déjà exacerbées dans cette région du globe.

A l'origine des ces réactions: la démission surprise du premier ministre libanais Saad Hariri, qui a pris tout le monde de court en l'annonçant depuis l'Arabie Saoudite. Pour justifier sa décision, le premier ministre démissionnaire a évoqué des risques pour sa vie, mais dénoncé aussi la "mainmise" de l'Iran et de son "bras" armé le Hezbollah sur son pays et la région.

Cette annonce, faite quelques jours seulement après une rencontre cordiale avec le plus proche conseiller du guide suprême iranien et alors que le Hezbollah fait également partie du gouvernement libanais, a surpris. Depuis deux camps se dégagent: les pays du Golfe, qui s'accusent mutuellement pour mieux servir leurs intérêts, et les pays occidentaux, qui prônent une "non-ingérence"... tout en lui ouvrant la porte.

- L'Iran (et le Hezbollah): celui qui sait qu'il mène le jeu (et le reconnaît quand ça l'arrange)

Dans sa déclaration, le premier ministre Hariri a directement incriminé l'Iran, pays majoritairement chiite et représenté sur le territoire libanais par le Hezbollah. "On ne peut pas continuer au Liban de la sorte, avec les ingérences de l'Iran, avec un mouvement politique qui pratique ces ingérences avec lui", a lancé dimanche 12 novembre Saad Hariri, en référence au Hezbollah qui fait partie depuis 2016 du gouvernement libanais.

Le rôle du Hezbollah est crucial au Liban, puisqu'il est l'un des acteurs militaires majeurs dans un pays cerné par le conflit syrien. Le président iranien Hassan Rohani ne s'y est d'ailleurs pas trompé, lorsqu'il a affirmé en octobre que "l'importance de la nation iranienne dans la région (était) plus forte qu'à toute autre période. (...) En Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord et dans la région du Golfe persique, où peut-on mener une action décisive sans tenir compte du point de vue iranien?" avait-il fièrement affirmé, déclenchant immédiatement la colère de Saad Hariri.

Les accusations d'Hariri ont cependant provoqué la colère de Téhéran, qui a nié toute ingérence supposée... et rejeté la faute sur son ennemi de toujours, Israël. "La subite démission de M. Hariri et son annonce depuis un pays tiers est non seulement regrettable et surprenante mais montre qu'il joue sur un terrain conçu par ceux qui ne veulent pas le bien de la région (...), et le seul vainqueur de ce jeu est le régime sioniste (...) et non les pays arabes et islamiques", a ainsi réagi le porte-parole du ministère Bahram Ghassemi.

- Israël: celui qui s'invite dans la partie parce qu'il a tout à y gagner

Israël et le Liban n'entretiennent officiellement aucune relation diplomatique depuis la première invasion du sud-Liban par Israël en 1978, puis le conflit israélo-libanais de 2006. Pourtant, la démission de Saad Hariri et la réponse de Téhéran qui en a résulté ont vite été récupérées par le pouvoir israélien, qui y voit une bonne occasion de venir à bout du Hezbollah.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a ainsi affirmé que la démission de son homologue libanais et les raisons invoquées devaient être "une alarme" à destination du monde sur les ambitions de l'Iran. "La démission de Saad Hariri veut dire que le Hezbollah a pris le pouvoir, ce qui signifie que l'Iran a pris le pouvoir. Ceci est un appel à se réveiller! Le Moyen-Orient vit une période extrêmement dangereuse où l'Iran mène une tentative pour dominer et contrôler toute la région... Quand tous les Arabes et les Israéliens sont d'accords sur une chose, le monde doit l'entendre. Nous devons stopper cette prise de contrôle iranienne", a ensuite déclaré le premier ministre israélien sur la BBC.

- L'Arabie Saoudite: l'ingérence en sous-marin

C'est depuis l'Arabie Saoudite que le premier ministre libanais a annoncé sa démission et ce choix, qui ne doit rien au hasard, a rappelé le rôle crucial de Ryad dans la politique libanaise.

Sunnite et fils de l'ancien président du Conseil des ministres libanais Rafiq Hariri qui avait fait fortune en Arabie Saoudite, Saad Hariri a très largement bénéficié de l'appui de Ryad pour se refaire une place dans le paysage politique libanais. Après plusieurs années d'exil forcé en France et en Arabie Saoudite, Saad Hariri est en effet revenu sur le devant de la scène politique nationale en 2016, avec dans ses cartons un don d'un milliard de dollars saoudiens à l'armée libanaise, alors engluée dans la lutte contre les jihadistes à la frontière syrienne.

Pour l'Arabie saoudite, avoir un sunnite à la double nationalité saoudienne et libanaise à la tête du gouvernement du Liban lui permet donc d'avoir voix indirectement voix au chapitre, avec un enjeu simple: asseoir sa domination sur la région et faire en sorte que le premier ministre sunnite contienne les velléités chiites représentées par le Hezbollah.

Depuis la démission de Saad Hariri, Ryad s'est contentée d'une unique déclaration, lorsqu'elle a condamné les "actes d'agression" commis par le Hezbollah contre le royaume saoudien, sans préciser à quoi elle faisait allusion. "Le gouvernement libanais sera traité comme un gouvernement qui a déclaré la guerre à l'Arabie saoudite", a affirmé le ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al Sabhan.

- Les Etats-Unis: "America first", jusqu'à un certain point

"America first", clame régulièrement Donald Trump pour rappeler ses priorités. On pourrait donc penser que l'ancien "gendarme du monde" n'interviendrait plus dans les conflits internationaux. Mais la réalité est un peu différente.

"Les Etats-Unis appellent tous les pays et toutes les parties à respecter la souveraineté du Liban, son indépendance et son mécanisme constitutionnel", a ainsi déclaré la porte-parole de la Maison Blanche Sarah Sanders dans un communiqué. "Dans cette période sensible, les Etats-Unis s'opposent à tout effort des milices libanaises ou des forces étrangères pour menacer la stabilité du Liban, déstabiliser ses institutions gouvernementales, ou utiliser le Liban comme base pour menacer d'autres pays de la région", ajoute le communiqué de l'exécutif américain.

Appeler "toutes les parties à respecter la souveraineté du Liban" et dénoncer toute forme d'ingérence, quand on est connu comme "le gendarme du monde", est sans doute un peu ironique. Et ce d'autant plus lorsqu'on connaît la position de l'administration américaine par rapport à l'Iran et au Hezbollah. Histoire de réaffirmer le soutien américain, Rex Tillerson a d'ailleurs qualifié Saad Hariri de "partenaire solide des Etats-Unis."

- La France: donneuse de leçons mais....

"Pour qu'il y ait une solution politique au Liban, il faut que chacun des responsables politiques ait évidemment sa totale liberté de mouvement et que la non-ingérence soit un principe de base", a déclaré Jean-Yves Le Drian en arrivant ce lundi 13 novembre à la réunion des chefs de la diplomatie des 28, sans citer nommément ni l'Iran, ni l'Arabie Saoudite. La France est contre "toutes les ingérences" dans la crise libanaise, a poursuivi la présidence, en relevant qu'elle ne venaient "pas seulement d'un pays", a de son côté déclaré l'Elysée, toujours sans citer personne. Et pour cause.

Il serait délicat pour Emmanuel Macron de se fâcher directement avec l'Iran, alors qu'il souhaite préserver l'accord sur le nucléaire iranien de 2015, déjà fragilisé par sa remise en cause par le président américain Donald Trump, proche du roi et de l'héritier de l'Arabie Saoudite. D'un autre côté, se brouiller avec les Saoudiens ne serait pas non plus sans risque pour la France, qui peut compter sur Ryad pour arrondir ses fins de mois. En décembre 2013, l'Arabie Saoudite passait en effet commande de 3 milliards d'euros de véhicules blindés... destinés à moderniser l'armée libanaise vieillissante.

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