Portrait et interview de la Tanguera tunisienne, Fatma Oussaifi

Publication: Mis à jour:
FATMA OUSSAIFI
Aymen Ben Zina
Imprimer

Fatma Oussaifi est une Tanguera tunisienne mais aussi une artiste aux multiples talents. Se considérant avant tout comme une pure Tanguera, Fatma se passionne également pour d'autres disciplines qui, dit-elle, nourrissent sa passion pour le Tango.

Ainsi, le Yoga, ou encore l'image, constituent pour Fatma les "ingrédients" nécessaires à l'accomplissement de cette discipline, qui va bien au delà d'une simple danse.

Interrogée par le Huffpost Tunisie, Fatma Oussaifi nous parle d'elle, de ses passions, ses activités diverses et variées, ses projets d'avenir, mais surtout de son amour pour le Tango. Interview.

fatma oussaifi


Parlez-nous de vous? Depuis quand êtes-vous passionnée par le Tango?

Ma passion pour le Tango en tant que culture dansée, s'est faite grossièrement en trois étapes.

fatma oussaifi

Elle à commencé en 2002 par le film "Tango, no me dejes nunca" de Carlos Saura, primé à Cannes et aux Oscars en 1998. J'ai fait connaissance avec la "chose". Et là, le regard accroche et le charme opère. En second lieu la Milonga (bal et lieu social du Tango), labyrinthe nocturne et magique de danse et de vie.

Enfin l'enseignement: l'analyse du mouvement, l'écoute de l'autre et de la vibration de la musique. L'enseignement , dans le cas du Tango, va au delà de la discipline dansée pour embrasser une culture, ce qui rend le sujet passionnant. Puis le regard porté sur l'apprentissage de l'élève (que j'étais et que je continue d'être), l'interaction du couple et la "création de la danse".


Tout ce qu'on apprend en enseignant a terminé par me convaincre qu'un petit chemin s'ouvrait pour moi dans ce sens.

fatma oussaifi

"Résidence Tango Tunis"


Vous avez fondé "Résidence Tango Tunis" dans laquelle vous dispensez des cours de Tango. Comment est l’intérêt des Tunisiens pour cette discipline?

Une part de la réponse se trouve dans votre question

Pour vous répondre je pars du choix du mot discipline. Le Tango est plus une discipline qu'un "hobbie", plus une passion qu'un passe-temps. Le Tango n'est pas léger mais grave. Danse sociale, le Tango n'a pas une mécanique de précision comme pourrait avoir un art martial ou comme le Yoga par exemple même si la danse peut s'avérer très technique.

Le Tango a une exigence qui n'est pas uniquement corporelle. Il a sa technique qui n'est ni plus ni moins complexe que d'autres danses de couple actuellement en vogue comme la Samba de Gafiera ou le lindy hop.

Toute danse est un univers. C'est le reflet en mouvement d'une culture et pour que le mouvement soit juste il faut dans un certain sens embrasser la culture et faire en sorte de se l'approprier quelque part. Trouver ce qui résonne en soi avec cette culture.

"Le Tango en Tunisie est croissant mais reste assez timide"
L'intérêt pour le Tango en Tunisie est croissant mais reste assez timide en comparaison avec d'autres danses de couple plus "accessibles", car demandant moins d'engagement notamment la salsa ou d'autres danses latines. Il y a un noyau de personnes très passionnées qui pratiquent et font vivre le Tango à Tunis et dans d'autres villes comme Sousse. Il n'en demeure pas moins que l'intérêt général que je perçoit chez le public non Tanguero est un intérêt véhiculé par l'esthétique plus que par la dimension introspective de cette danse. Pour l'instant.

On a vu des danses devenir très populaires en Tunisie durant ces dernières années comme la Zumba, qu'en est-il du Tango? Quelle place occupe-t-il aujourd'hui parmi les autres danses en Tunisie?

De par le monde, le milieu du Tango reste un milieu assez petit et restreint par rapport à d'autres danses, même si depuis les années 2000 il vit un boom mondial et un engouement sans précédent. Actuellement on trouve du Tango dans presque toutes les grandes et moyennes villes du monde.

Le Tanguero de passage qui arrive à Mumbay, Houston, Montpellier ou Tunis, aura le réflexe de consulter le net pour savoir dans quelle milonga il pourrait se rendre.

La communauté de Tango à Tunis, reste pour le moment, une communauté relativement petite en comparaison avec le milieu du Tango dans la Sicile voisine par exemple, mais là il y'a des paramètres culturels qui entrent en jeu (L'histoire migratoire commune entre l'Italie et l'Argentine au début du siècle dernier).

Il se trouve que le Tango est une danse exigeante, car elle est très proche de l'humain; c'est sa matière première tant sur le corps physique que sur le corps subtil des émotions.

Le plaisir arrive après pas mal de temps d'apprentissage mais quand il débarque ça en vaut la peine.

Le Tango est avant tout une danse qui se pratique à deux, et qui est généralement menée par l'homme. Comment ceci se place dans l'ère de l'égalité homme-femme et comment les femmes qui arrivent dans le Tango le perçoivent et le vivent?

Le Tango a la mauvaise réputation d'être une danse machiste où l'homme guide. Si on le regarde de loin il est fort possible qu'on en soit convaincu. Mais si on s'approche un peu plus, qu'on gratte la carcasse et qu'on le renifle d'un peu plus prés on se rend vite compte que c'est un dialogue entre deux personnes ; une conversation.

"Il s'agit de dialoguer, et non de mener la danse"
Et comme il est propre à tout échange les parties assument chacune un rôle bien précis, au moins celui de l'écoute mutuelle. Un peu à l'image d'une impro de Jazz où les instruments de musique se répondent, ils dialoguent.

fatma oussaifi

L'homme plus que de guider, propose, et sans l'écho produit chez la partenaire, sa proposition devient obsolète et sans aucune valeur. le Yang sans Yin serait une courbe et un creux, dans le meilleur des cas une demi lune déformée.

Pour les personnes, hommes ou femmes, qui débarquent dans le Tango, il faut savoir que c'est une danse régie par des codes; et l'un des codes irrévocables, c'est le fait que ce soit eux qui invitent à la danse. Mais encore une fois, vu de plus prés, le processus d'invitation à la danse est déclenché par la femme. Sans "mirada" (regard) il n'y a pas de "Cabeceo" (invitation discrète d'un signe de la tête de l'homme). Mais dans la danse elle-même entre l'homme et la femme il y a une complémentarité absolue.

Avoir un partenaire est-il indispensable pour intégrer vos cours, ou bien vous définissez vous même des couples de partenaires?

Dans Certains cours comme la technique individuelle, le travail postural ou l'initiation musicale il n'y a pas besoin de venir en couple. Mais dans les autres cours, il est hautement recommandé (sans obligation bien-sur) de s'inscrire en couple pour garantir la parité même si on change de partenaire assez souvent dans les cours.

fatma oussaifi


Quel regard portez-vous sur l'avenir de la danse en général en Tunisie ?

Un regard assez optimiste. La mise en route récente du Ballet de l’opéra de Tunis est de bonne augure à une carrière de danseur en Tunisie. Ceci ouvre à ce qu'un jour il y 'ait un statut juridique "reconnu" d'interprète chorégraphique et pourquoi pas un système comme l'intermittence du spectacle en France qui protège les faiseurs de culture.

Vouloir être danseur est un signe de sagesse. Et l'affluence aux audition de jeunes danseurs et danseuses pour le dit projet de ballet est un bon signe de départ.

"Tunis Tango Fest", le festival de Tango qui a eu lieu récemment à Tunis vous a ramené à votre pays et ville natale, mais vous avez cumulé diverses expériences de Tango à l'international. Pouvez vous nous en parler un peu?

C'était un plaisir et un honneur de représenter la Tunisie au Tunis Tango Fest tenu récemment à Tunis aux cotés de grands artistes parmi lesquels je citerai Milena Plebs, considérée comme une figure de référence dans l'histoire récente du Tango.

fatma oussaifi
Par ailleurs, j'ai la chance de voyager avec le Tango ce qui me permet de connaitre des endroits du monde vers lesquels je ne me serait probablement pas dirigée spontanément.


Depuis que j'ai commencé à enseigner le Tango en 2010 jusqu'à en faire mon métier, j'ai enseigné bien-sur en France, ma terre d'adoption, mais également en Suède et au Danemark.


En y résidant quelques mois, j'ai découvert d'un autre regard que celui du touriste le "scandinavian way of life" qui est une belle surprise.


Le Tango m'a aussi permis de connaitre de ces pays dont la sonorité du nom, nous paraissait, enfant, à la limite du réel et du fantastique : Madagascar. Comme Zanzibar ou l'île au trésor. Aller à Madagascar , enseigner le Tango de Tananarivo jusqu'au canal du Mozambique, à Tulear était une expérience forte. Le Tango m'a fait découvrir l'océan indien, l'île de la Réunion ou je retourne assez régulièrement.

Mais ce qui a été un moment hautement puissant remonte à 2010, celui de danser en démonstration (l'une de mes première démos de Tango en bal) , dans un temple du Tango à Buenos Aires, une milonga Mythique, face au regard intransigeant de "los viejos milongueros" (les vieux milongueros): le Club Sunderland.

Quels sont vos projets d’avenir ? Avez vous des projets pour le Tango en Tunisie?

Le projet à court terme est la reprise des cours de Tango à Tunis à partir de Janvier 2018 jusqu'à la fin de l'année. Ces cours s'adressent à tous les niveaux dont un nouveau cours d'initiation. Il y aura également une proposition thématique chaque mois déclinée sur les différents niveaux.

Par ailleurs, je pratique depuis 5 ans de manière assidue le Yoga Vinyasa et depuis peu j'ai commencé également à proposer des pratiques de Yoga ouvertes à tous. Ma pratique m'a amené à dresser un pont entre le Tango et le Yoga, chose qui n'a pas été très difficile vu tous les points communs au deux disciplines. Le travail postural et d'éveil à la présence à soi comme à l'autre en constituent quelques exemples. des cours et des stages seront donnés également dans ce sens.

Je travaille également sur un projet de spectacle, actuellement en cours de montage. "OrienTango" part d'un répertoire de musique traditionnelle arabe et voyage vers les sonorités du Tango argentin . Ce projet questionne le rapport au corps, et le rapport du couple à travers le prisme de la danse, le tout, dans un pays arabe post révolutionnaire.

Parlez nous du projet Urban Tango? C'est comme un "Tango de la rue"? Quel message vouliez-vous passer à travers ce projet?

Urban Tango à été un projet de vidéo-art réalisé avec mon ami et cinéaste argentin Juan Sebastian Torales et la collaboration de trois danseurs et d'une danseuse comédienne. Il s'agit d'un corpus de 4 vidéo-art ou le Tango n'est pas uniquement une danse mais un lien social, une rencontre, le souvenir d'une soirée, d'un moment, ou encore un état d'âme.

Urban Tango met en images tout aussi bien une rencontre fortuite entre un homme et une femme, dessinée par la danse sur fond de graffitis urbains (Tango Tag- Urban Tango Duet 02) qu'une errance solitaire d'une femme, de retour de milonga au petit matin où la frustration de ne pas avoir été invitée à danser la promène insomniaque dans les rues de Paris.
Le message principal d'Urban Tango est que le Tango dépasse les limites de la piste de danse pour imprégner la vie.

Dans "Tango et Pas Perdus", vous mêlez chant et danse que vous exprimez à travers une histoire. est-ce un spectacle qui s'apparente plus à une pièce de théâtre, une comédie musicale, qu'à une chorégraphie de danse?

fatma oussaifi


Plus qu'une histoire linéaire, Tango et Pas perdus est une compilation en différents tableaux de situations vécues à travers le prisme du Tango.


Il y a du théâtre dedans pour évoquer certaines thématiques comme la solitude, la recherche du lien, de l'essentiel; l'envie, la jalousie jusqu'à la limite de la folie. Le tout mis en scène à travers la danse.


C'est humblement l'histoire de l'humain.




Qu'est-ce qu'OrienTango? De son nom, on comprend que c'est du Tango oriental, est-ce une nouvelle déclinaison du Tango que vous voulez présenter?

OrienTango est un projet de spectacle vivant mêlant musique, Chant, danse et création vidéo. Un corpus de chansons du répertoire classique arabe sont réarrangées au Tango. OrienTango est un voyage entre deux rives.

Des bords du Nil ou de l'Euphrate aux rivages du Rio de la Plata, les sonorités du Tango se mêlent aux éternelles romances chantées par Ismahane, Fayrouz, Abd el Wahab, Leila Mourad entre autres.

OrienTango est une fresque moderne qui raconte l'histoire de deux danseurs de Tango dans un pays arabe post-révolutionnaire.

On voit que vous avez collaboré avec la chanteuse de Jazz Caro Emerald. Comment cette collaboration est-elle née? Comment s'était-elle déroulée?



Je me suis retrouvée, ainsi que deux amis danseurs, sur un casting pour le tournage d'un clip de Caro Emerald. J'ai découvert par ailleurs l'artiste à ce moment là. Etant passionnée par l'image et la vidéo cette expérience a été très enrichissante car j'y ai découvert en direct la magie du cinéma que procure un simple fond vert et un gros travail de post-prod.


Quand on voit votre parcours, on découvre rapidement une artiste aux talents multiples. Vous vous considérez comme une pure Tanguera ou est ce que vous vous voyez spécialisée dans d'autres disciplines?

Je me considère Tanguera avant tout, danseuse dans le travail et les répétitions, "milonguera" dans le bal. Mon penchant pour la caméra m'a amené à appréhender la danse et ce qu'elle dégage (lignes, mouvements, expression corporelle en somme) devant l'objectif. C'est un grand apprentissage sur la pédagogie de l'enseignement que de prendre conscience que la danse attrape avant tout le regard du spectateur, même quand celui-ci est un élève dans un cours de Tango.

fatma oussaifi

La vue avant les sensations ou le sens de l'analyse. Chaque discipline comble une partie dans la construction du puzzle qui forme chacun de nous dans son intégralité : dans mon cas Le Yoga comme l'introspectif, la danse comme l'expansion et la caméra comme le regard extérieur. Le Yoga nourrit la danse et l'image place la danse dans l'axe du regard. Ce sont là trois dimensions reliées et qui se nourrissent mutuellement.

Plus de photos dans le Diaporama ci-dessous

Close
La Tanguera tunisienne, Fatma Oussaifi
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée
Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.