Fondation Ali Zaoua: Après le centre culturel de Sidi Moumen, les étoiles brilleront aussi du côté du Détroit

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CULTURE - Trois ans après l’ouverture du centre culturel "Les étoiles de Sidi Moumen", la fondation Ali Zaoua réitère l’expérience à Tanger et inaugure le centre "Les étoiles du Détroit". Installé en plein cœur du quartier de Beni Makada, ce nouveau centre socio-culturel de proximité "se veut un véritable lieu d’initiation et de formation aux arts et aux cultures du monde", selon les deux initiateurs du projet, Nabil Ayouch et Mahi Binebine. "Après plusieurs mois d’approche sur le terrain auprès des acteurs locaux et de la jeunesse du quartier, on était convaincu à la fondation que Beni Makada, quartier réputé pour être socialement tendu, avait besoin d’espaces d’expression et de médiation ouverts à la population", explique au HuffPost Maroc Sophia Akhmisse, directrice de la Fondation Ali Zaoua.

Moyennant une modique somme pour une inscription mensuelle, les jeunes du quartier, mais également tous les tangérois, pourront ainsi s’initier à la musique, à la danse, aux arts plastiques et pourront suivre des cours en informatique et en langues. Le centre compte également un espace médiathèque dans lequel seront organisé des ateliers de lecture ainsi que des rencontres avec des auteurs. "Comme à Casablanca, les jeunes pourront apprendre le français et l’anglais mais également l’espagnol et le mandarin", précise Nabil Ayouch. Et l’engouement est là puisqu’à peine quelques heures après l’inauguration du centre, l’administration compte déjà 120 demandes d’adhésion. Pour le HuffPost Maroc, Nabil Ayouch revient sur cette nouveau défi socio-culturel.

les étoiles du détroit

HuffPost Maroc: Trois ans après l’ouverture du premier centre à Casablanca, pourquoi avoir choisi Tanger pour y inaugurer un deuxième?

Nabil Ayouch: Tanger est une ville de passage et de transit mais, tout comme Casablanca, c’est une ville qui abrite des quartiers périphériques qui sont marginalisés et oubliés. Beni Makada est probablement l’un des plus emblématiques et il nous a semblé important de renouveler l’expérience de Sidi Moumen, ici à Tanger, pour des raisons assez similaires à celles qui nous ont poussé à ouvrir ce premier centre à Casablanca.

Quelles sont ces raisons?

Quand j’étais à Sidi Moumen pour préparer "Les chevaux de Dieu", je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de talents, mais qu’il y avait beaucoup d’isolement aussi. Il était donc essentiel de mettre en place une plateforme pour dénicher ces talents et leur donner une chance d’émerger. Je crois fermement que les Mozart, les Beethoven et les Bill Gates de demain existent ici, parmi ces jeunes. Je l’ai vu et je l’ai vécu. J’ai grandi à Sarcelles et j’ai vu des jeunes comme Jamel Debbouze émerger et devenir des stars en sortant des quartiers populaires. Vous savez, on n’arrête pas de dire à ces jeunes que la violence n’est pas et ne doit pas être une voie d’expression mais en même temps, on ne leur donne pas d’alternatives. Avec ces centres-là, ils ont une alternative et ils ont le choix de pouvoir s’exprimer à travers la danse, le chant, la musique…

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Des cours de danse, de chant, de musique, d’arts plastiques mais également de langues et d’informatique... Comment faites-vous pour financer le tout?

On finance essentiellement avec des dons privés, que ce soit de personnes physiques ou de personnes morales. Beaucoup de sociétés nous aident, des multinationales mais également des sociétés marocaines. Nous comptons aussi sur le soutien d’organismes publiques tels que Bank Al-Maghrib, la Conservation foncière… Nous recevons par ailleurs des aides à travers les partenariats qu’on noue avec d’autres pays comme la France, les États-Unis, l’Espagne, l’Allemagne.

Combien a coûté le centre "Les étoiles du Détroit"?

Sur Tanger, le projet nous a coûté un budget global de 1,3 million de dirhams pour la première année, ensuite les coûts de fonctionnement annuels se situeront autour d’un million de dirhams vu qu’il n’y aura pas de frais de lancement.

Pour quel effectif?

Nous avons à Casablanca un corps professoral de 20 personnes permanentes. Notre objectif à Tanger est d’atteindre une quinzaine de classes et de professeurs avant de monter en puissance.

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À Casablanca, les jeunes doivent s’acquitter d’un droit mensuel de 50 DH, qui s'élève à 100 DH s’ils optent pour des cours de langue en français et en anglais. Ne pensez-vous pas que ce sont des sommes relativement élevées pour la frange de jeunes que vous ciblez?

Je pense que la gratuité ne peut pas fonctionner sur la durée. Au bout d’un moment, elle dévalorise le travail des professeurs et l’apprentissage. On a certes envie que ceux qui ont les moyens puissent participer de manière très symbolique mais ceux qui n’en ont pas pourront également profiter du centre à travers le programme de parrainage que nous avons mis en place. Actuellement, plus de 150 parrains prennent en charge des enfants à Sidi Moumen. Mais que ce soit à Casablanca ou à Tanger, il n’y a pas un seul enfant qui veut entrer apprendre dans les centres qui sera laissé à l’extérieur.

Prévoyez-vous l’ouverture de nouveaux centres?

Oui. Nous souhaitons reproduire l’expérience réussie de Sidi Moumen. La prochaine étape sera Fès ou un centre culturel ouvrira ses portes en 2018, car Fès est également une ville où il y a très forte densité de population jeune et désoeuvrée et on pense que c’est important d’y aller.

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Le centre obéira à la même formule?

Oui, car il ne faut pas oublier que l’objectif de ces centres n’est pas seulement de transmettre. Bien sûr, l’apprentissage est important et même fondamental, mais il y a aussi d’autres notions qui sont très importantes. L’une d’elle, primordiale à mon avis, est d’arriver à "déghettoiser" ces quartiers. Il faut briser les murs invisibles et les barrières mentales Il y a des gens qui pensent encore aujourd’hui, 10 ans ou 15 ans après les attentats de Casablanca, qu’il est impossible d’aller à Sidi Moumen sans se faire égorger. C’est juste une folie totale: je me sens beaucoup plus en sécurité à Sidi Moumen qu’au centre-ville à Casablanca par exemple. Ici à Beni Makada, c’est pareil. Les gens restent dans leur zone de confort. C’est pour ça que je dis à tout le monde, si vous avez des enfants, amenez les au centre, faites leur rencontrer des jeunes qu’ils ne fréquentent pas ou qu’ils ne pourront jamais fréquenter dans leur école et c’est cette mixité qui va nous sauver parce qu’on en a besoin au Maroc.

Je parlais de Sarcelles tout à l’heure où j’ai passé 9 ans de ma vie, de 5 à 14 ans. Quand j’y suis arrivé en 1974, ce n’était que des barres de HLM. Il y avait toutefois, au milieu de ce béton, un îlot de verdure où j’ai appris à chanter, à danser, à jouer des claquettes, où j’ai vu mes premiers concerts et mes premiers films. C’était une Maison de la jeunesse et de la culture (MJC). Quelque part, c’est cet îlot de verdure qui m’a à la fois sauvé et donné la vocation de devenir réalisateur. Je ne l’ai pas compris sur le moment évidemment, mais s’il n’y avait pas eu cette MJC, je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui je serais là où j’en suis. Quand on a terminé le tournage à Sidi Moumen avec Mahi Binebine, on s’est dit que ce n’était juste pas acceptable de sortir un bouquin ou de sortir un film puis de se barrer sans rien leur laisser. C’est là que m’est revenue en tête la MJC de Sarcelles. Si ces centres arrivent à allumer dans les yeux des enfants un peu de lumière pour que plus tard, puisse peut être naître des vocations, cela me suffit amplement.

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