Interview avec Salma Baccar sur son film "El Jaida": Un voyage vers le passé tumultueux des Tunisiennes avant l'indépendance

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Bande annonce "El Jaida"
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La projection du film de Salma Baccar au Colisée, le 9 novembre, n'est pas passée inaperçue. Entre l'entrée fracassante des acteurs et des actrices - couvertes d'un safasari - , la cacophonie générale à l'entrée de la salle, et le film en lui-même, l'avant-première film "El Jaida", restera gravée dans les mémoires.

Le film est d'ailleurs un voyage dans la mémoire - pas si lointaine - de la Tunisie, juste avant l'indépendance. Il réunit une panoplie d'acteurs comme Wajiha Jendoubi, Souhir Ben Amara, Raouf Ben Amor, Fatma Ben Saidane, Selma Mahjoubi, Najoua Zouhir, Khaled Houissa et Taoufik El Ayeb, etc.

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"El Jaida" nous plonge dans la vie des femmes de la maison d'arrêt Dar Joued. Là-bas des femmes, châtiées par leurs maris, y résident, elles partagent leurs peines et leurs récits douloureux mais aussi des anecdotes joviales. Entre elles, elles peuvent être cruelles et si tendres à la fois. Elles sont remarquables par leurs capacité à répandre les jurons et aussitôt l'amour et les rires au détour des tragédies.

Ce film est une fouille dans une mémoire collective enfouie, oubliée. Il est contre l'oubli car il marque un arrêt sur une époque charnière de la Tunisie où les femmes étaient brimées et dépouillées de leurs droits. Il rappelle la vie d'une génération de femmes, de nos ancêtres, de la chance des Tunisiennes aujourd'hui de s'être libérées des joug des lois archaïques.

Salma Baccar nous fait passer d'un passé obscur à un présent tumultueux. Entre-temps, des droits ont été arrachés et d'autres restent à préserver ou à conquérir. Salma Baccar livre au HuffPost Tunisie, les dessous de ce film. (INTERVIEW)

HuffPost Tunisie: Dar Joued a bien existé en Tunisie mais les vécus des femmes, retracés dans le film, sont-ils tirés d'histoires réelles puisque vous avez présenté madame Aroussia, présente lors de la projection, comme à l'origine du film?

Salma Baccar: Depuis mon film "Kochkahch", je réfléchissais à un film sur Dar Joued. J'ai lu le livre de Dalenda Larguèche avec son mari Abdelhamid Larguèche, "Marginales en terre d’Islam" qui évoque ce sujet. C'était intéressant mais académique, il me manquait le volet anecdotique, inhérent à l'écriture et qui permet la visualisation. J'ai donc fait beaucoup de recherches.

La rencontre avec madame Aroussia était une pure coïncidence. Cette dame, qui a vécu 6 mois à Dar Joued, avait une mémoire intacte concernant son séjour. Elle m'avait décrit les détails de la vie des femmes dans cette maison; ce qu'elles mangeaient, l'organisation des tâches, etc. Son témoignage m'a beaucoup aidé pour l'écriture du scénario.

Il faut savoir que madame Aroussia n'a pu divorcé de son mari qu'après 7 ans de combat acharné. Et il y avait des dizaines de Dar Joued sur Tunis mais aussi dans les régions. On parle de la Tunisie en 1955. Ces maisons ont été éradiquées avec la promulgation du Code du Statut Personnel en 1957.

À la fin du film, vous parlez de Bourguiba comme le sauveur et le libérateur de ces femmes. La gauche tunisienne n'a pas été toujours en paix avec Bourguiba. En tant que femme de gauche, ne pensez-vous pas qu'il y a une contradiction entre le film et cet héritage de la gauche?

Bien sûr que le président Bourguiba était un dictateur, bien sûr qu'il avait commis beaucoup de fautes politiques mais ce que je revendique c'est l'esprit bourguibien, cet esprit qui a forgé la Tunisie moderne, notre soif de liberté et notre volonté acharnée d'acquérir nos droits. L'esprit bourguibien qui a fait de la Tunisie un pays différent des autres pays arabes.

L'ultime scène du film revient sur les échauffourées qui ont émaillés l'Assemblée nationale constituante concernant la place de l'islam dans la Constitution, on y voit des figures politiques comme Rim Mahjoub de Afek Tounes, Nadia Chaabane d'Al-Massar, etc. N'avez-vous pas peur de la politisation du film?

Je n'ai pas peur de la politisation, je la revendique. Les Tunisiens ont malheureusement une mémoire courte, c'est pour cela que je voulais rendre hommage à la lutte menée par ces personnes qui ont oeuvré pour préserver la Tunisie face aux appels de certains de couper la main et la jambe du voleur ou à l'excision au nom de la religion.

Quel regard vous portez sur l'évolution cinématographique en Tunisie?

Quand Néji Ayed m'a dit qu'il y aurait 19 films aux JCC, j'étais agréablement surprise. On a besoin du souffle de ces jeunes réalisateurs, de cette diversité, de ces courants, c'est ainsi qu'on peut vraiment dire qu'on a un cinéma tunisien.

Est-il plus facile de faire des films quand on est une femme aujourd'hui?

Je n'ai jamais rencontré de difficultés parce que je suis une femme. La possibilité de faire des films dépend de votre compétence et de certaines circonstances. C'est vrai qu'il y a des lobbies mais ils ne sont ne pas sexués, ils sont plus en quête d'argent en dehors de la Tunisie.

Moi, j'ai décidé ne plus entrer dans ce jeu depuis longtemps car j'aime faire du cinéma en restant libre, non soumise aux diktats et au regard des autres. Je veux faire des films pour les Tunisiens et qui parlent d'eux. L'étendue internationale est un plus salutaire, certes, mais je vise essentiellement mon public ici.

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