Procès des détenus du Hirak: "La défense est lasse face aux oreilles sourdes", selon Me Charia

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NASSER ZEFZAFI
Moroccan activist and the leader of "Hirak" Nasser Zefzafi gives a speech during a demonstration against injustice and corruption in the northern town of Al-Hoceima, Morocco, May 18, 2017. REUTERS/Youssef Boudlal | Youssef Boudlal / Reuters
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PROCÈS - Épuisé, l’avocat Isaac Charia ne le cache pas. Au lendemain du procès des détenus du Hirak, qui se tient désormais chaque mardi à la cour d’appel de Casablanca, cet avocat déclare au HuffPost Maroc: "Nous n’avons pas avancé d’un iota. La défense a l’impression d’être sur un bateau sans gouvernail".

Après une nouvelle audience d’une dizaine d’heures, hier, un renvoi a été fixé pour le 21 novembre. Jeudi dernier, la même cour avait décidé de fusionner trois dossiers: groupe Ahamjik, Zefzafi et Hamid El Mahdaoui. Si la défense ne partage pas la décision de la cour de joindre celui de Hamid El Mahdaoui aux autres, elle se retrouve face au fait accompli.

"Soutien moral"

"On ne donne jamais suite à nos requêtes ou à nos remarques, contrairement à celles du parquet auquel on accorde tout sans exception. La défense se retrouve face à des oreilles sourdes et cela commence à nous épuiser", reconnaît Me Charia, estimant que le nombre en baisse des avocats présents à cette audience est une preuve du sentiment de lassitude commun. "Moi-même, il m’est arrivé, plus d’une fois, d’hésiter à venir à l’audience, de vouloir me retirer carrément du procès. Mais, je décide finalement d’y être ne serait-ce que pour apporter un soutien moral aux détenus", confie Me Charia.

Ce que revendiquent les avocats concerne les conditions de déroulement du procès. "Dès l’ouverture du procès, nous avions demandé une salle plus grande car les familles des prévenus restent souvent dehors. Nous avions aussi appelé le juge à ouvrir une enquête sur la grève de la faim qu’avaient observée les détenus. Et là, nous avons revendiqué que ces derniers se présentent libres devant le juge au cours des audiences et non cloîtrés dans un box en verre. Mais on n’a répondu à aucune de nos requêtes", souligne cet avocat.

Le box des accusés, une cage en verre, a fait débat ces deux dernières audiences, ainsi que la présence des caméras. Nasser Zefzafi et Hamid El Mahdaoui ont, une nouvelle fois, été sortis de la salle d’audience par décision du juge. Les slogans "vive le Rif" ou encore "plutôt mourir que de perdre sa dignité" ont retenti à nouveau et d'autres accusés ont demandé à rejoindre Nasser Zefzafi en guise de solidarité.

Selon les avocats, les prévenus ont le droit de refuser qu’ils soient filmés. "Je ne veux pas non plus, en tant qu’avocat, être filmé et les accusés ont le droit de contester qu’ils le soient aussi. Sinon, nous demandons à disposer d’une copie des enregistrements dont on ne connaît pas justement le destinataire", clame Me Charia.

Nasser Zefzafi à l'isolement

Brandissant le code pénal et les lois internationales, les avocats dénoncent à l’unanimité le fait que les accusés soient filmés sans leur volonté. Ils dénoncent aussi que les accusés ne puissent pas prendre la parole pour dire ce qu’ils subissent en prison. "Nasser Zefzafi demande au juge à chaque fois de prendre la parole, mais il ne le lui accorde pas. Il veut parler de sa détention à l’isolement depuis plus de cinq mois. Ces conditions de détention risquent de le plonger dans la dépression", prévient l’avocat Isaac Charia.

Les avocats ont, à la fin de l’audience, présenté des demandes de liberté provisoire "sans conviction". "Nous ne l’avons pas fait avec enthousiasme. Une délibération devra trancher sur notre demande le lundi prochain, mais nous nous attendons au refus. Cela a été le sort de toutes nos requêtes de liberté provisoire que nous avions déposées auprès du juge en faveur des détenus du Hirak", confie au HuffPost Maroc l’avocat Abdessadak Elbouchattaoui.

Pour ce dernier, ces six dernières audiences ont été consacrées à des "questions secondaires", mais la prochaine pourrait bien marquer un changement. "Nous passerons, je pense, à l’étape décisive du procès, à l’audience du 21 novembre. Le fond et la forme du dossier seront discutés, à en juger du fait qu’il n’y a plus de requête déposée auprès du juge", indique Me Elbouchattaoui.

Une avancée dont doutent d’autres avocats comme Mohamed Aghnaj qui rappelle que les retards accumulés jusque-là ne sont pas liés à la défense. "Ces reports montrent, pour nous, que le procès prend un chemin qui n’est pas du tout naturel. Que le juge refuse que les accusés se présentent devant lui n’est ni compréhensible, ni légal", indique Me Aghnaj.

Pour cet avocat, les détenus sont conscients de leurs droits et même les premiers à les revendiquer avant la défense. "C’est un procès politique dans lequel l’indépendance de la justice est remise en cause. Il faut au moins que les normes reconnues d’un procès normal y soient respectées", estime Me Aghnaj. Et d’ajouter que les détenus appréhendent la fin du procès avec ce sentiment de méfiance contre "une justice injuste à leur égard".

12 accusés risquent gros

Ils sont 49 détenus du Hirak à faire l’objet de ce procès. "12 d’entre eux, au moins, risquent des peines lourdes à en juger des éléments contenus dans le dossier", prévient l’avocat Abdessadak Elbouchattaoui.

Plusieurs chefs d’inculpations pèsent sur les accusés: "atteinte à la sécurité intérieure de l’État", "tentatives de sabotage, de meurtre et de pillage", "réception de fonds, de donations et d’autres moyens matériels destinés à mener et à financer une activité de propagande à même d’attenter à l’unité et la souveraineté du royaume”.

Ils doivent aussi répondre d’autres accusations: "ébranler la loyauté des citoyens envers l’État marocain et les institutions nationales", "la participation à l’organisation d’une manifestation non autorisée" et "la tenue de rassemblements publics sans autorisation".

Dans une déclaration relayée par la MAP, le parquet a indiqué que l’audience d’hier "s’est déroulée en présence de tous les accusés aussi bien ceux en détention que ceux en liberté conditionnelle, qui étaient soutenus par leurs avocats". Il a ajouté que les avocats de la défense "ont sollicité la cour afin de permettre aux accusés de se présenter devant le juge au lieu de comparaître dans l’espace qui leur était réservé jusqu’ici, faisant savoir qu’ils ont formulé des requêtes de liberté provisoire au profit des mis en cause et sollicité le renvoi de l’audience afin de permettre la préparation de la défense".

Le procureur général du roi a aussi précisé, selon la même source, "qu’en application des dispositions de l’article 358 du code de procédure pénale, l’un des accusés a été expulsé de la salle après avoir perturbé le déroulement de l’audience en prenant la parole sans autorisation". Le juge de la cour a par la suite "autorisé les autres accusés à quitter, à leur demande, la salle d’audience".

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