Fusillade de Marrakech: "La diffusion d'images choc n'est pas une question de lois" (ENTRETIEN)

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AIC PRESS
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INTERVIEW - Un homme sans vie, le visage ensanglanté. L’image de ce jeune tué par balle dans la fusillade, qui a eu lieu le 2 novembre dans un café à Marrakech, a fait le tour des réseaux sociaux, mais aussi de certains médias. Pourtant, la déontologie va à l’encontre du choc des images et appelle au respect de la vie privée. L'Organisation pour les libertés de l'information et de l'expression (OLIE) parle d’un phénomène qui prend de l’ampleur face à la difficulté d’accès à l’information, au manque de professionnalisme, à la culture du fait divers… Mohamed El Aouni, président d’OLIE analyse, dans cet entretien avec le HuffPost Maroc, les origines du fléau.

mohamed el aouni

HuffPost Maroc: Quel constat faites-vous à l'OLIE des images qui ont circulé suite à la fusillade de Marrakech?

Mohamed El Aouni: A l'OLIE, la circulation de ces images n’est pas passée inaperçue. Nous venons justement de lancer une mise en garde contre l’utilisation des images des victimes de la fusillade de Marrakech à travers notre Observatoire des libertés. Qu’il s’agisse de l’image de la victime décédée ou celle de la jeune femme blessée, nous avons constaté que plusieurs sites en faisaient simplement le moyen de s’assurer d'une large diffusion. Nous avions émis des alertes du genre à bien d’autres occasions, mais l’effet rétroactif se fait toujours attendre. Un débat national entre professionnels et communicateurs du digital est nécessaire.

Pour vous, où se situe le problème?

Le problème réside d’abord dans le traitement de l’information, quel qu’en soit le support. Sur les réseaux sociaux, les communicateurs du digital (Facebook, WhatsApp…), dans leur grande majorité, ignorent tout des règles de base de l’information, sa diffusion, et plus particulièrement la publication de photos. Et certains ne partagent pas celles-ci de mauvaise foi, mais plutôt pour prévenir. Toutefois, la compétition dont font l’objet certaines informations ou événements, provoque des dérives d’importance variable. Le réel danger du digital vient de ceux qui l’utilisent pour diffuser l’intox et susciter l’attention des autres vers leurs sites, leurs pages ou leurs comptes. Quant aux médias, nous avons, en effet, remarqué que plusieurs publient des images choc et des informations sans les vérifier ou encore des données erronées. Cela a été le cas pour la fusillade de Marrakech et pour la vidéo montrant l’agression d’un professeur par un élève dans une salle de classe à Ouarzazate.

Pourquoi est-ce que le droit de s’exprimer dépasse-t-il la déontologie, le respect de la vie privée?

La question n’est pas liée aux lois, mais plutôt à la formation et à l’importance donnée aux médias. Je ne parle pas ici de ceux qui pêchent dans l’eau sale. Je parle de professionnels qui face à une information trouvent du mal à accéder aux sources seules habilitées à la confirmer et à en donner les détails. Le droit d’accès à l’information est un problème dont souffre non seulement le journaliste mais aussi le citoyen d’une manière générale.

Dans la fusillade de Marrakech, l’accès à l’information a été accordé à quelques médias uniquement par des parties concernées de près. A titre d’exemple: les deux chaines nationales, SNRT et 2M, ont eu droit de prendre des images et d’accéder à des détails contrairement à d’autres. Les sources d’information font des distinctions entre médias, et des journalistes nous l’ont confirmé.

Les autorités publiques et la sûreté nationale devraient tenir des conférences de presse régulières lorsqu’il s’agit d’événement importants comme celui de la fusillade de Marrakech. Nous l’avons recommandé à différentes occasions et nous le réitérons, à présent. Cela évite que l’opinion publique soit désinformée.

Qu’en est-il de la communication digitale?

La formation à laquelle j’ai fait allusion, tout à l’heure, concerne non seulement les médias et les communicateurs du digital, mais aussi le grand public. Ce dernier a fait de la ferveur pour les faits-divers une culture, et ce phénomène est mondial. Au Maroc, cette ferveur, malheureusement, devient une sorte de jeu auquel on s’adonne pour combler son temps libre. Ce problème et celui de la presse en manque d’information sont liés, à mon sens, à l’importance que confèrent l’autorité, l’Etat et la société aux médias en général.

Les médias ne sont pas vus comme des émetteurs d’information qu’il faut encourager et promouvoir à travers un statut juridique adéquat. Résultat: il y a des dysfonctionnements au niveau des règles médiatiques, du respect des données personnelles, des techniques de diffusion et de la présentation d’une information. Les autorités politiques en sont l’origine première. Elles sont responsables parce qu’elles ont mis en place un modèle relationnel avec les médias où certains sont privilégiés sur d’autres. Ceux qui veulent mener des investigations, en toute indépendance, se retrouvent face à des obstacles partout.

Vous avez parlé de la formation du grand public également. En quoi consisterait-elle, selon vous?

Par formation du grand public, j’insiste sur son rôle vis-à-vis des médias. Il doit être sensibilisé sur l’importance de ceux-ci et cultiver la fibre médiatique à travers, entre autres, les établissements scolaires et les mosquées. L’équilibre des sociétés repose sur la relation du grand public avec les médias. Dans des pays comme la Suède ou Singapour, les écoles apprennent aux élèves dès le niveau primaire ce que sont les médias et comment entretenir avec ceux-ci des relations. Il faut également ouvrir des débats réguliers sur le traitement de l’information et le respect des données personnelles. Mais avant tout, il est très important de respecter l’indépendance des médias et leur diversité.

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