La première année de Donald Trump doit-elle nous faire douter de la démocratie?

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File photo dated 07/07/17 of US President Donald Trump, who has been accused of ignorance after controversially linking an increase in recorded crime with the "spread of radical Islamic terror" in the UK. | PA Wire/PA Images
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Donald Trump ou l'utilité de la Démocratie. Mercredi 8 novembre, le chef d'État va fêter l'anniversaire de sa victoire à l'élection présidentielle face à Hillary Clinton. Deux mois précédant son investiture, puis dix mois de gouvernance, ponctués de polémiques et de faux pas. Dix mois qui lui ont suffi à se forger la réputation de pire président de l'Histoire des États-Unis, pire encore que George W. Bush.

"Nous n'avons jamais eu un président aussi mal informé sur la nature de son poste, si ouvertement menteur, si autodestructeur, ou si effronté dans ses attaques abusives contre les tribunaux, la presse, le Congrès (y compris les membres de son propre parti), et même de hauts fonctionnaires au sein de sa propre administration. Trump est un monstre de Frankenstein composé des pires attributs des présidents passés", estimait The Atlantic au mois d'octobre. "Cet homme-enfant déséquilibré rend le monde un peu nostalgique de l'Amérique de George W. Bush", assénait encore le magazine Salon.

Pourtant, aujourd'hui, le pays est toujours debout. Donald Trump n'a pas, pour l'instant, précipité la nation dans le chaos comme beaucoup le redoutaient, malgré les nombreux décrets parfois très controversés qu'il a signés dès la première semaine de son mandat. Mais alors, si rien ne change quelles que soient les "bonnes" et "mauvaises" décisions prises, cela a-t-il encore un sens de voter? Et de fait, doit-on douter de l'utilité de la démocratie si, peu importe le président élu, le pays arrive à avancer tout seul? Le HuffPost a posé ces questions - volontairement provocantes, on en convient - à un spécialiste politique et à un historien. Et selon eux, à bien y regarder, les changements sont bien là, parfois subtiles, mais très problématiques sur le long terme.

Bilan décevant d'un président qui devait marquer le changement

Le changement, c'était ce que les électeurs de Donald Trump attendaient de lui, se fiant à ses promesses de campagne sur l'immigration, le système de santé ou encore la façon de "redonner sa grandeur à l'Amérique". Il était d'ailleurs bien parti, dès la première semaine de son mandat, en signant plus d'une demi-douzaine de décrets marquant sèchement la rupture avec son prédécesseur Barack Obama.

Réforme de l'Obamacare, retrait du traité de libre-échange transpacifique (TPP), décret anti-avortement, décret anti-immigration, ou encore décret anti-terroriste... Le président avait commencé sa mission sur les chapeaux de roue. Avant d'être bien vite ramené sur terre par les membres du Congrès. Ce dernier, bien qu'à majorité républicaine, a stoppé dans leur élan plusieurs décrets présidentiels. Le blocage le plus connu étant celui de la réforme de l'Obamacare. Sa politique anti-immigration a également été mise à mal à de nombreuses reprises par des juges fédéraux au cours de l'année. Un bel exemple du mécanisme de la Constitution et de son système de répartition des pouvoirs, appelé "check and balances".

"C'est très difficile pour Trump de faire passer ses décisions et les faire accepter par le Congrès, même s'il est à majorité républicaine, explique au HuffPost Donald Cuccioletta, expert en politique américaine basé à Montréal. Quand on est président et que l'on veut faire passer un texte, il faut convaincre les membres du Congrès, même ceux de son propre parti, que c'est dans leur intérêt d'accepter. Barack Obama aussi a eu du mal, d'ailleurs. Mais Donald Trump, lui, n'est pas un pur produit politique républicain. Il n'est pas politicien et, on l'a vu en un an, il est incapable de convaincre les membres du Sénat et de la Chambre des représentants. Il a un caractère trop autoritaire et il a tendance à se mettre beaucoup de personnes à dos. Cela ne joue pas en sa faveur".

Trump, un président qui ne laissera pas de traces?

Pour le moment, les initiatives de Donald Trump ont du mal à passer, mais nous n'en sommes qu'à la première année... d'un premier mandat.

En effet, il n'est pas exclu qu'il soit réélu en 2020. Cependant, au vu des relations tendues entre lui et le Congrès, il faudrait un changement d'attitude radical de la part du président pour qu'il arrive à créer le consensus et mettre les élus de son côté. Et rien n'indique que les trois années qui arrivent vont être très différentes de celle qui vient de s'écouler.

Par ailleurs, s'il n'est pas réélu "ses successeurs ne répéteront probablement pas ses pitreries autodestructrices, tant il a blessé sa propre administration", avance The Atlantic. "À ce jour, il n'y a pas de décision définitive capable d'impacter réellement le futur, même pas celle sur le retrait des États-Unis des Accords de Paris. Rien n'est durablement inscrit", analyse pour le HuffPost François Durpaire, historien et spécialiste des États-Unis, expliquant qu'une décision présidentielle prise peut être détricoter plus tard.

Derrière la barrière du Congrès, des changements concrets

Mais Donald Cuccioletta met en garde sur un autre aspect: "ce n'est pas parce que certaines décisions de Donald Trump sont bloquées par le Congrès, qu'elles ne s'appliquent pas déjà dans certains États". Vu de l'extérieur, d'un pays étranger, les changements ne sont pas flagrants, mais pour les Américains et les personnes concernées, les bouleversements sont nettement plus remarquables.

Pour le décret anti-immigration par exemple, "même s'il a été bloqué sur l'ensemble du territoire par un juge fédéral, des directives ont été envoyées dans les États pour renforcer les mesures de sécurité et les contrôles. Pour les personnes venant des sept pays visés par le 'muslim ban', les critères afin de rentrer dans le pays sont beaucoup plus pointus et compliqués à remplir". On ne compte plus le nombre de personnes qui ont déjà été renvoyées dans leur pays d'origine, rappelle-t-il.

De même pour le décret anti-avortement, ce dernier supprimant les fonds fédéraux d'aide internationale alloués à des ONG étrangères qui pratiquent l'avortement et militent pour le rendre légal. "Au Texas, faute de subventions, les cliniques qui pratiquaient l'avortement ont pratiquement toutes disparues, les femmes doivent se débrouiller toutes seules", poursuit-il. Notons qu'avant l'arrivée de Trump à la présidence, une série de lois avait déjà été adoptée dans cet État permettant de réduire de deux tiers le budget alloué aux planning familiaux. L'arrivée du républicain au pouvoir et son décret anti-avortement a encore considérablement réduit le nombre de clinique qui le pratiquaient.

Le mandat Trump et des surprises à retardement

Donald Trump marque notre époque avec un mandat et des décisions controversées, mais il risque également de marquer plus durablement l'histoire de la présidence. Et pas de la meilleure des façons. "Fake news", "grab women by the pussy", "Covfefe", "Rocket man"... Ces mots, parmi de nombreux autres, resteront dans la mémoire commune comme les punchlines aberrantes du président des États-Unis, la plupart du temps lancées sur Twitter, son outil de communication de prédilection. L'homme est également pointé du doigt pour passer beaucoup de temps (par rapport à ses prédécesseurs) à jouer au golf. Il est aussi critiqué pour son manque de tact, d'empathie et de diplomatie. Et cela à un coût. "Donald Trump est en train de complètement fragiliser l'assise présidentielle et de piétiner la crédibilité de son rôle sur le long terme, déplore Donald Cuccioletta. Les futurs présidents vont devoir travailler d'arrache pied pour redorer l'image présidentielle fortement entachée".

Rétablir la réputation présidentielle au sein de son propre pays est une chose. Mais rétablir celle du pays aux yeux du reste du monde en est une autre. Avec son slogan de campagne "Make Americain Great Again", "rendre à l'Amérique sa grandeur", Donald Trump annonçait redonner à la nation sa place de leader mondial. Mais ce que l'on retient en un an, ce sont surtout ses frasques et ses attaques peu diplomatiques envers d'autres pays, alliés ou non. L'exemple le plus parlant reste l'escalade agressive de surenchères entre lui et le leader de la Corée du Nord, Kim Jong Un. Ou encore ses piques désobligeantes au maire de Londres, Sadiq Khan, après les attentats dans la capitale britannique, l'accusant de ne pas prendre au sérieux la menace terroriste.

"Donald Trump estimait que depuis des années, son pays était moqué et raillé dans le monde (...) Dans l'esprit paranoïaque de Trump, chaque nation de la planète a profité de l'Amérique d'une manière ou d'une autre, et l'accord de Paris n'était que le dernier exemple de cet abus. Ironie du sort, l'homme qui réclame constamment le respect du reste du monde est en train de mettre en péril la réputation de son pays", assurait le magazine Salon, après l'annonce du retrait du pays des Accords de Paris. "On dit souvent qu'il est plus facile de détruire que de créer et au cours des derniers mois, Donald Trump a prouvé cette maxime lorsqu'il s'agit de gouverner(...) rien n'a été plus gravement endommagé par Trump que la crédibilité des États-Unis dans le monde".

Enfin, de façon beaucoup plus subtile, Donald Trump a un impact encore plus inquiétant: celui qu'il a sur la Constitution. "Trump a prouvé en un an qu'il n'était pas capable de réellement gouverner. Personne ne lui fait vraiment confiance, il n'arrive pas à se créer d'alliés et encore moins créer le consensus. Chaque décision qu'il prend se heurte au Congrès ou aux juges fédéraux. Tout cela participe à créer un déséquilibre entre les deux parties, la présidence et le Congrès, fragilisant ainsi le système de 'check and balances', inscrit dans la Constitution. Le Congrès commence à gagner d'avantage de pouvoir que Donald Trump et c'est quelque chose qu'il ne faudrait pas voir s'accentuer. Ce n'est pas bon pour l'avenir de la Constitution", conclut Donald Cuccioletta.

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