Censure: Le site "Tout sur l'Algérie" paie le prix de son succès

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LOUNES GUEMACHE DIRECTEUR TSA
Daikha Dridi
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Au sixième étage d’une tour qui domine la place Audin au coeur d’Alger-centre, les bureaux de Tout sur l’Algérie (TSA) sont impressionnants de calme. Pas un bruit, pas un chuchotement, l’atmosphère est studieuse, les journalistes qui ne sont pas en couverture ont l’air si absorbés par leurs ordinateurs qu’on croirait qu’ils ont été avalés par les écrans.

Et il y a de quoi être absorbé: ce sont ces journalistes qui ont fait le site d’informations numéro un de l’Algérie. Tout sur l’Algérie avait réussi cet été, au mois d’août, à battre en termes de fréquence y compris les géants en arabe Ennahar et Echourouk. Ce qui n’est pas un mince exploit dans un pays où le lectorat arabophone est largement majoritaire.

Le mois d’août a marqué un tournant important dans l’histoire de ce site qui venait ainsi de fêter ses dix années d’existence en beauté: dans le classement d’Alexa d’août 2017, TSA était premier site d’informations algérien; deuxième des sites algériens les plus visités après Oued Kniss et neuvième dans le classement général des sites les plus visités en Algérie, à savoir y compris les grands géants américains comme Google, Facebook.

Le 5 octobre dernier, entre 23 heures et minuit, le site a soudainement disparu des écrans des internautes en Algérie qui utilisent l’ADSL. A savoir majoritairement tous ceux qui consultent les infos sur leurs ordinateurs et non sur leur téléphone portable. Cela fait un mois jour pour jour qu’Algérie Télécom a décidé de priver les lecteurs algériens de TSA de leur site d’informations préféré. Un coup énorme à une rédaction en français, une rédaction en arabe qui venait à peine de voir le jour (juin 2017) et des milliers de lecteurs.

Cela fait aussi un mois que la rédaction ainsi que les deux chefs de la rédaction, les frères journalistes Hamid et Lounes Guemache qui ont fondé ensemble TSA il y a dix ans, sont dans le noir total: personne ne sait la raison qui a causé ce coup de jarnac et personne ne sait combien de temps cette traversée du désert de l’adsl algérien va durer.

“On a cherché à comprendre, on a appelé, l’interruption avait eu lieu un jeudi soir et on n’a réussi à joindre Algérie Télécom que samedi… Au début ils nous ont parlé et après ils ont décidé de couper court à toute communication avec nous”, explique Lounes Guemache, co-fondateur du site qui n’arrive pas à s’expliquer ce qui a pu provoquer cette décision: “TSA a toujours été comme ça, un journal libre, ouvert à toutes les tendances, pouvoir, opposition, islamistes, tout le monde, on n’a pas changé de ligne éditoriale…”

Les inquiétudes, qui s’étaient emparées de la rédaction dans la semaine qui a suivi le blocage, confie Lounes Guemache, ont été surmontées: “on a repris le dessus, on continue à travailler comme avant, le traffic des visiteurs de TSA est plus important sur le mobile, le blocage de TSA sur l’internet d’Algérie Télécom nous a touchés mais pas de manière spectaculaire”, dit encore ce journaliste qui préfère faire face à l’adversité avec le sourire.

redaction de tsa

La rédaction de Tout sur l’Algérie ce sont donc 15 journalistes et une vingtaine d’employés en tout, le site avait été créé au départ en France, “parce qu’à l’époque il n’y avait pas de cadre légal pour créer un site en Algérie, un cadre qui n’existe toujours pas d’ailleurs”, ajoute Lounes Guemache. Toujours est il que TSA est devenue “une structure totalement algérienne à partir de 2010, notre direction est ici en Algérie, on paie nos impôts ici en Algérie” dit Lounes Guemache qui aime rappeler que ce site a été créé par un jeune développeur algérien très talentueux qui fait partie de l’équipe TSA ainsi que le designer qui a conçu l’esthétique à la fois sobre et conviviale du site.

Le blocage a évidemment eu le but escompté par les autorités de ce pays qui semblent se plaire à prendre la Chine populaire pour modèle: le classement de TSA sur Alexa a dégringolé au 53eme rang des sites les plus visités en Algérie (après avoir été le 9e), il est passé en cinquième position des sites d’infos algériens après Ennahar, Echourouk, Jelfa et El Khabar (après avoir été numéro 1) et descendu à la 12e position des sites de contenus algériens (après avoir été 2eme après Oued Kniss).

Quelle que soit la raison qui a été à l’origine de cette décision par les autorités de ce pays, il est difficile de croire que ces mêmes autorités continuent à recourir à des méthodes surannées et qui peuvent être, à terme, techniquement contournées. D’ailleurs, les lecteurs qui ne veulent pas lire TSA sur leur smartphone, peuvent d’ores et déjà consulter leur site préféré sur le browser Firefox tout en étant connectés via l’adsl d’Algérie Télécom.

“Quelle est la stratégie algérienne en matière de médias”, s’interroge Lounes Guemache qui fait remarquer qu’en portant “atteinte à la presse algérienne, c’est à un instrument de souveraineté que l’on porte atteinte: s’ils anéantissent les médias nationaux, qui va porter la voix de l’Algérie? Lorsqu’ils nous affaiblissent, ils font place aux grands groupes mondiaux Facebook, Google, etc. alors que nous sommes un pays encore fragile”.

Les interpellations du directeur de Tout sur l’Algérie s’adressent à ceux qui, parmi les autorités de ce pays pourraient encore saisir l’importance cruciale, y compris pour les détenteurs du pouvoir, de l’existence d’une presse nationale crédible. Espérons qu’ils finiront par donner signe de vie.

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