Mohammed Benhammou: "Le Maroc commence à faire les frais du crime transnational et organisé" (INTERVIEW)

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MOHAMMED BENHAMMOU
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INTERVIEW - La fusillade qui a secoué Marrakech, hier soir, n'est pas un crime comme les autres. "C'est un crime crapuleux qui marque un grand tournant", selon Mohammed Benhammou, président du Centre marocain des études stratégiques, et
expert international sur les questions de sécurité et de terrorisme. Dans cet interview, il explique en quoi cette forme de crime est nouvelle, le contexte dans lequel elle intervient et comment le Maroc peut-il y faire face.

HuffPost Maroc: La fusillade qui a eu lieu, hier, à Marrakech, représente-t-elle un nouveau mode du crime au Maroc?

Mohammed Benhammou: C’est un crime crapuleux qui marque un grand tournant de par son mode opératoire. Il s’agit d’une exécution à sang froid par arme à feu exécutée par des professionnels. La façon par laquelle les assaillants ont commandité leur acte criminel et se sont débarrassés de l’arme et de la moto montre qu’on est face à une logique d’organisation mafieuse.

Ces professionnels du crime n’ont pas hésité à exécuter une personne lors de cette attaque. Des éléments restent à clarifier par l’enquête en cours, notamment sur la nature des connexions (s’il y en a ou pas), la présence des personnes à la mauvaise place au mauvais moment. Il y a eu peut-être erreur sur la personne à exécuter qui a reçu plusieurs balles, dont une en plein tête et d’autres victimes collatérales ont été touchées dans d’autres parties du corps, donc on n’a pas cherché à les tuer. Ce qui laisse penser qu’on a essayé de brouiller les pistes, disperser l’attention des enquêteurs.

Les commanditaires de ce crime ont essayé de lui conférer l’aspect d’un acte terroriste plus que crapuleux. Les Marocains ne sont pas habitués à ce genre de crime et ont cru qu’il s’agissait d’un acte terroriste.

Y-a-t-il eu une faille dans notre sécurité pour que des tueurs à gage commanditent un crime pareil?

Des tueurs à gages de ce genre, ils circulent dans le monde, à travers les villes et les capitales des pays. Je ne pense pas qu’il y ait eu dysfonctionnement ou défaillance de la part des services de sécurité. Le risque zéro n’existe nulle part et cet acte a été commis par des personnes qui ne sont pas fichées. La nature de l’exécution, comme on peut le constater, a suscité la surprise générale. La victime, dont nous déplorons la mort, n’a pas eu le temps de voir ce qui se passait.

L’appareil sécuritaire a très rapidement réagi. Quelques heures plus tard, plusieurs interpellations ont eu lieu à Casablanca. Dans l’approche marocaine, on insiste beaucoup sur la lutte contre le crime transnational et le crime organisé sur un pied d’égalité. En se focalisant uniquement sur le terrorisme, parfois, on laisse un espace à d’autres groupes criminels.

Face aux ramifications entre ces derniers présents ici et ailleurs, il y a un grand travail à faire au niveau des frontières. Le renforcement de la coopération en matière de renseignement et d’échange d’information s’impose. Il faut aussi une unification des cadres juridiques permettant aux sécuritaires d’agir et de prévenir toute opportunité pour des criminels de changer d’espace.

Dans quel contexte régional se situe ce crime?

Nous commençons à faire les frais, malheureusement, de l’arrivée dans la région de deux éléments essentiels qui relèvent du crime transnational organisé. Le premier élément est la prolifération des armes. Après le déstockage massif des stocks d’armes de Mouammar Kaddafi, on remarque qu’il y a beaucoup d’armes légères et de petits calibres qui circulent dans la région. Certains ont réussi à arriver au Maroc et c’est ce genre d’arme qui a été utilisée dans cette attaque.

Le deuxième élément, c’est la drogue. Il y des quantités énormes, surtout de cocaïne, en provenance d’Amérique Latine qui débarquent dans cette région sahélo-saharienne. Le trafic de drogue est ancré dans toute cette zone. Plus de 170 tonnes de cocaïne débarquent chaque année sur les côtes ouest de l’Afrique et dans la zone sahélo-saharienne où sont arrivés les cartels de la drogue.

Le trafic de drogue implique la présence d’armes et l’addition des deux donne la violence urbaine. Que ce soit un règlement de compte entre criminels ou simplement une tentative de forcer les passages par ces trafiquants de drogue. C’est pourquoi, je réitère que nous sommes face à un tournant.

Sommes-nous face à la menace du crime organisé?

Pas plus que les autres pays. Tout le monde est aujourd’hui menacé. Au Mexique, près de 10.000 personnes sont tuées chaque année dans des règlements de compte entre groupes opérant dans le crime organisé lié surtout à la drogue. Il faut agir au niveau intérieur par l’adaptation de l’architecture sécuritaire à ces nouvelles formes de menaces appelées "émergentes".

Il faut aussi renforcer la sécurité régionale et internationale, car, pour faire face à ce genre de crime, il faut fédérer les efforts et apporter une réponse collective. Il faudra assurer la gestion et la sécurité des frontières. Malheureusement, quand on a des frontières fermées avec un voisin qui n’est pas ouvert à ces formes de coopération et qui n’a pas non plus la même prise de conscience, cela pose problème. La réponse ne peut pas être juste nationale mais régionale et internationale.

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