Le premier "social business" marocain vient de voir le jour à Berrechid et il sera vert

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MOULAT EL KHEIR
Au centre de la photo et de ce projet visant la création d’une filière de pomme de terre inclusive dans un village à proximité de Berrechid, Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006. | DR
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PROJET SOCIAL - Faire du business tout en résolvant des problèmes sociaux, est-ce seulement possible? C’est en tout cas ce qu’a défendu avec force Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006, lors de son intervention à la 3e édition des Rencontres Responsabilité & Performance tenues ce 1er novembre à Casablanca. Il faut dire que le professeur a des arguments de taille. Fondateur de la première institution de microcrédit au monde, la Grameen Bank, en 1976, il est aujourd’hui derrière une soixantaine d’affaires de "social business" dans le monde en partenariat avec les plus grandes multinationales, de Danone à Veolia, en passant par Intel...

"Social business", kézako ?

"Derrière le concept de 'social business' (ou entrepreneuriat social) se cache une réalité très simple: créer une entreprise dont l’objectif n’est pas de gagner de l’argent, mais de répondre à une problématique sociale", explique Muhammad Yunus. Attention toutefois, ne pas gagner d’argent ne signifie pas ne pas faire de bénéfices. Tous les profits dégagés sont utilisés pour réaliser la mission de la société. L’entrepreneur peut toujours récupérer sa mise de départ, mais il ne touche aucun dividende. Il n’y a donc ni pertes, ni gains.

Et l’idée a déjà séduit de grandes multinationales. C’est le cas de Danone qui a contacté le professeur en 2005. De cette rencontre naîtra une joint-venture entre les deux groupes dont l’objectif est d’améliorer la santé des enfants en leur proposant un yaourt adapté à leurs besoins. La nouvelle société sociale créée développera un yaourt renforcé en micronutriments et vendu à bas coût pour être accessible à tous: environ 0,5 dirham le pot de 80 g.

La pomme de terre "sociale"

Au Maroc, le premier "social business" vient de voir le jour. Lancée par le prix Nobel bangladais en partenariat avec le groupe McCain et trois entreprises marocaines (Agropros, Label'Vie et Yozifood), l’initiative porte le nom de "Moulat El Kheir" et vise la création d’une filière de pomme de terre inclusive dans un village à proximité de Berrechid. L’idée est simple: louer des terrains pour permettre à des ouvriers agricoles de les exploiter. "Au lieu de dépendre de la saisonnalité agricole, ces ouvriers seront des salariés et recevront un salaire fixe d’un peu plus de 1.600 dirhams au lieu des 100 à 150 dirhams mensuels qu’ils arrivaient à avoir et pourront également profiter d’une couverture sociale et d’une mutuelle", précise Karima Essabbak, chef de projet innovation sociale McCain.

Dans un premier temps, 15 familles ont été sélectionnées dans le cadre du projet "Moulat El Kheir" qui table sur une production annuelle de 900 tonnes de pommes de terre. Une partie de cette production (200 tonnes) sera vendue dans 10 magasins "Carrefour Gourmet" du groupe Label'vie après avoir été triée, lavée, mise sous filet et étiquetée. "Le choix du segment premium s’est imposé, car le prix de vente du produit final sera supérieur de 4% au prix de la pomme de terre en vrac qu’on peut trouver dans les rayons", souligne Hanane Amraoui, directrice des Achats de Label'Vie. Une augmentation qui ne traduit pas celle du prix de revient, supérieur de 20% au prix du vrac selon la responsable.

Une mise de départ de 3 millions de dirhams

L’autre partie sera transformée en frites fraîches dans une petite unité de production qui emploiera uniquement des femmes démunies du village afin de renforcer leurs compétences et leur autonomisation. Ces frites seront ensuite vendues aux restaurants par le partenaire Yozifood au même prix que les frites fraîches du marché. Car il faut dire que le tubercule issu des terres de "Moulat El Kheir" a une spécificité. "Contrairement à la distinction faite sur le marché entre la pomme de terre rouge destinée aux frites et la pomme de terre blanche réservée aux tajines, le produit 'Moulat El Kheir' est une variété qui se situe entre les deux et peut très bien convenir aux deux usages", assure Haj Driss Benchaïb, représentant d’Agropros qui fournira les semences.

"Social business" oblige, l’ensemble des bénéfices des ventes serviront à financer des programmes d’éducation pour les enfants de la communauté, surtout les petites filles, souvent déscolarisées jeunes. "Nous avons déjà identifié une école publique à proximité qui prend en charge 300 enfants, dont 75 des familles bénéficiaires du programme. Il y a beaucoup de choses qui pourront être améliorées", indique Karima Essabbak. À noter que pour démarrer le projet, les cinq partenaires ont apporté chacun une mise de 600.000 dirhams, soit un total de 3 millions de dirhams. "Ce n’est qu’une première étape. Nous souhaitons élargir bientôt l’expérience à d’autres familles et augmenter le tonnage de la production afin de pouvoir nous adresser au marché international", ajoute la chef de projet.

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