"Propagation de la corruption en Tunisie: Une transition à risque", l'analyse qui résume l'évolution de la corruption depuis la révolution

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Dans un papier d'analyse intitulé "Propagation de la corruption en Tunisie: Une transition à risque", les deux experts en politique et membres du Carnegie’s Middle East Program exposent le niveau alarmant que la corruption en Tunisie a atteint pendant les années post-révolution, analysant pour ce faire, les différentes mesures prises à l'égard de la corruption et les résultats qui en ont découlés.

Sarah Yerkes et Marwan Muasher qualifient la corruption en Tunisie de "force déstabilisatrice qui infecte l'économie, la politique, mais aussi la sécurité du pays dans tous ses aspects".

Corruption généralisée, société de plus en plus sujette à la corruption

Selon Yerkes et Muasher, la corruption était bien présente pendant l'ère Ben Ali, mais était assez bien contrôlée, contrairement aux dernières années, où elle est devenue "endémique", impliquant toutes les franges de la société tunisienne. Ils estiment aussi que la Tunisie se retrouve aujourd'hui face à une guerre à mener sur deux fronts, à savoir, une lutte contre les pratiques laissées par l'ancienne kleptocratie du régime Ben Ali, mais aussi combattre la petite corruption généralisée qui gangrène la société de plus en plus.

Dans leur analyse, les deux experts exposent les chiffres inquiétants de la montée en puissance de la corruption après la révolution. Ainsi, en 2010, la Tunisie était classée 59e sur 178 pays selon le Corruption Perceptions Index, avec un score de 4,3/10 (10 représente une corruption minimale), tandis qu'en 2016, la Tunisie est passée à la 75e place sur 176 pays, avec un score de 41/100.

Un sondage en ligne réalisé par Carnegie Endowment for International Peace entre juillet et août 2017 et qui avait questionné quelques 391 Tunisiens avait démontré des résultats similaires. Ainsi, 76% des personnes interrogées ont déclaré qu'il y avait plus de corruption en Tunisie aujourd'hui que sous le régime de Ben Ali.

La corruption, autrefois sujet tabou

Les experts Yerkes et Muasher estiment que ce changement dans les taux de corruption en Tunisie découle du fait qu'elle n'est plus taboue, comme elle l'était avant. Ils pensent que la mise au jour de la corruption par la liberté d'expression acquise après la révolution, a contribué à mieux estimer l'étendue de ce fléau et enregistrer ainsi des chiffres plus importants. Pendant la période de Ben Ali, personne n'osait parler publiquement de corruption, ce qui a rendu difficile les études sur le problème.

"Aujourd'hui, la corruption est un sujet de conversation régulier. Les accusations quotidiennes de corruption font l'objet de pressions de la part de responsables gouvernementaux, de parlementaires, de chefs d'entreprise et de militants de la société civile" affirment Yerkes et Muasher.

Comme dit précédemment, la corruption sous le régime Ben Ali était très contrôlée et ne bénéficiait qu'à son clan familial et son environnement restreint, qui étaient à leur tour, étroitement surveillés pour être conforme "aux ordres du patron". Yerkes et Muasher estiment qu'aujourd'hui, la corruption est beaucoup plus accessible.

Pessimisme et frustration

Une enquête menée en août 2017 par l'International Republican Institute (IRI) a révélé que 17% des Tunisiens ont personnellement été victimes de corruption dans les hôpitaux, 13% par la police de la route, 8% dans les tribunaux, 8% dans les écoles publiques et 6% dans les entreprises privées. Selon le même sondage, 64% des Tunisiens pensent qu'avoir de "bonnes relations" permet plus de construire une richesse personnelle que d'avoir un bon niveau scolaire, ou encore travailler "d'arrache pied".

Selon le sondage de Carnegie Endowment for International Peace réalisé en août 2017, les Tunisiens estiment que le gouvernement dans sa globalité est le premier responsable du niveau de corruption atteint dans le pays, suivi du gouvernement de la Troika, du régime de Ben Ali, de l'Assemblée des Représentants du Peuple, du président Béji Caid Essebsi, des médias, de la société civile, et de la communauté internationale en dernier lieu.

Toujours selon le même sondage, la plupart des Tunisiens sondés trouvent que "cesser l'impunité" doit être la priorité du gouvernement, suivie de la lutte contre l'économie parallèle. La majorité écrasante estime que le gouvernement actuel a totalement échoué dans la lutte contre la corruption, alors que beaucoup pensent que cette lutte est sur la bonne voie, prévoyant plus d'efficacité à l'avenir.

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L'impact de la corruption est selon Yerkes et Muasher, à la fois "clair" et "pas évident". Selon eux, il y a d'abord un impact économique direct sur la vie des citoyens (dû à l'argent de l'État confié à des individus corrompus), ainsi que sur l'investissement étranger. Cela aurait aussi un impact sur les systèmes politiques, menaçant la confiance entre le gouvernement et les citoyens.

Les deux experts vont plus loin et estiment que la corruption peut engendrer l'instabilité qui à son tour aidera indirectement (par la contrebande d'armes par exemple) les groupes terroristes à atteindre leurs objectifs. Selon Yerkes et Muasher, la corruption favorise le sentiment de frustration chez les jeunes qui se trouvent dans l'incapacité de décrocher un emploi à cause du favoritisme administratif.

Ce sentiment de frustration constitue selon eux, un carburant parfait pour la radicalisation.

Les deux experts sont également revenus sur les activités de l'Instance Nationale de Lutte Contre la Corruption (INLUCC) et de l'Instance Dignité et Vérité (IVD) soulignant de nombreux obstacles auxquels ils ont du faire face et les critiques, controverses et polémiques dont ils ont longtemps fait l'objet.

"Ce n'est pas seulement la guerre de Youssef Chahed"

Quant à la guerre contre la corruption déclarée par le chef du gouvernement Youssef Chahed en mai 2017, Yerkes et Muasher ont soulevé la question de savoir si ces efforts sont menés dans un cadre totalement légal, en suivant un processus judiciaire. "On ne sait pas non plus quelles seront les prochaines étapes du gouvernement en matière de lutte contre la corruption" lit-on dans leur analyse.

Dans leur papier, Yerkes et Muasher exposent leur vision des choses et rédigent un certain nombre de recommandations que le gouvernement tunisien "devrait adopter" pour s'attaquer aux formes de corruption les plus "préjudiciables". Dans ces recommandations, les deux experts estiment que tout doit commencer par l'application de la loi exigeant que les responsables déclarent publiquement leurs biens. Il serait également très important d'impliquer la société civile dans l'élaboration et la mise en oeuvre de mesures anti-corruption.

Les recommandations

Yerkes et Muasher recommandent par ailleurs de donner la priorité à la création de la Cour constitutionnelle et assurer l'indépendance du Pôle judiciaire financier, chargé d'enquêter, de poursuivre et de juger les affaires de corruption financière. Ils appellent également à l'accélération de l'initiative d'identification unique des citoyens, dans le cadre du projet Tunisie Digitale 2020, qui aiderait le gouvernement à mieux contenir le secteur informel. Ce dernier peut également être mieux géré si des investissements de masse sont effectués dans les régions frontalières, pouvant aider certains à sortir du secteur informel et bénéficier d'un emploi en toute légalité.

D'un autre côté, Sarah Yerkes et Marwan Muasher estiment qu'une aide internationale serait précieuse pour la lutte contre la corruption en Tunisie. Selon eux, la communauté internationale devrait accorder la priorité au financement des organes anticorruption de la Tunisie, y compris l'Instance nationale de lutte contre la corruption et le Pôle judiciaire financier, ainsi que des organisations de la société civile, telles qu'Al Bawsala et I Watch.

Toujours dans le même contexte, veiller à ce que la Tunisie maintienne des médias libres constituerait un facteur clé dans la lutte contre la corruption, avec l'aide de la société civile qui doit rappeler au gouvernement ses devoirs à chaque fois qu'un relâchement des efforts anti-corruption est perçu.

Société civile et gouvernement doivent travailler conjointement

En guise de conclusion, Yerkes et Muasher pensent que pour réussir la transition et prévenir l'instabilité, le gouvernement et la société civile doivent essayer de travailler conjointement. Ils ne soutiennent cependant pas un dialogue national sur la corruption, comme d'autres l'avaient suggéré, mais plutôt de mettre en place des moyens efficaces de contribution de la société civile dans toutes les mesures anticorruption.

Cela signifie également de reconnaître que la double bataille de la Tunisie contre la corruption existante et la prévention de la corruption future doit être menée simultanément.

Ainsi, mettre en œuvre de nouvelles stratégies, exploiter les mécanismes législatifs existants, mais aussi assurer un soutien financier, politique et public aux organisations anti-corruption, doivent absolument être au cœur de cette bataille.

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