Majid El Bouazzaoui, un génie marocain en manque de soutien

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MAJID EL BOUAZZAOUI
Majid El Bouazzaoui, un génie marocain en manque de soutien | DR
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INVENTION - Il est discret mais dans sa tête, les idées fusent à vitesse grand V. Son métier? Inventeur. Au collège, ses camarades le surnommaient "Einstein". Aujourd'hui, Majid El Bouazzaoui, petit gabarit, 40 ans, mari et père comblé de jumeaux, descend de sa Smart les bras chargés de paquets. Avec lui, plus de cinquante médailles d'or, d'argent et même de platine rangées dans des boîtes en velours, des diplômes, des certificats et des distinctions écrites en russe, chinois, anglais ou coréen. Cela fait vingt ans que l'inventeur marocain parcourt le monde pour présenter ses inventions et décroche à chaque fois de nombreuses récompenses, 57 au total. Au Maroc, il n'en a remporté qu'une, mais pas des moindres: un wissam remis par le roi Mohammed VI en août 2016.

Majid El Bouazzaoui a déposé pas moins de 14 brevets auprès de l'OMPIC, l'Office marocain de la propriété industrielle et commerciale. Dans le milieu des inventeurs, on le connaît bien. C'est lui qui a inventé un système d'écran multi-vues, qui permet à plusieurs personnes de regarder en même temps, et sur un seul écran, des programmes différents. Grâce à une petite grille ultra fine posée sur l'écran de la télévision, les images projetées diffèrent en fonction de la position où se trouve le spectateur. "J'ai eu cette idée parce qu'à la maison, ma femme et mes enfants voulaient souvent regarder un autre programme que moi. Plutôt que d'acheter un deuxième téléviseur, j'ai mis au point cette invention", nous explique-t-il.

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Il vient également d'inventer un dispositif intelligent pour régler le problème du nettoyage des panneaux solaires. Ceux-ci, rapidement recouverts de sable et de poussière, doivent en effet être nettoyés quotidiennement par de grandes quantités d'eau douce transportée par camions-citernes. Afin de limiter l'utilisation d'eau et d'essence, Majid a eu une idée simple: changer l’orientation automatique des panneaux photovoltaïques, un peu à la manière d'un tournesol. La nuit, le panneau se retourne, "tête" vers la terre, empêchant ainsi la saleté de se déposer dessus. Un système qui permet d’augmenter le rendement électrique des panneaux tout en économisant d'importantes quantités d’eau. Il fallait y penser.

Malgré son CV à faire pâlir les plus grands cracks scientifiques et sa liste interminable de distinctions, Majid El Bouazzaoui n'a toujours pas réussi à commercialiser ses inventions

Ces inventions lui ont valu de nombreuses récompenses à l'étranger. Dernière reconnaissance en date: il a été sélectionné, avec six autres inventeurs marocains, pour participer à l’exposition internationale BIXPO 2017 qui se tient du 1er au 3 novembre à Gwangju, en Corée du Sud, où il présentera ses deux inventions. Une opportunité pour, peut-être, réussir ensuite à les commercialiser. Car c'est là où le bât blesse: malgré son CV à faire pâlir les plus grands cracks scientifiques et sa liste interminable de distinctions, Majid El Bouazzaoui n'a toujours pas réussi à commercialiser ses inventions. "Je manque cruellement de soutien, que ce soit de la part du ministère de l'Industrie ou de tous les organismes marocains qui pourraient m'aider à trouver des financements, des sponsors et des investisseurs", déplore-t-il.

Cela fait pourtant des années que le jeune génie se bat pour promouvoir non seulement ses inventions, mais aussi celles d'autres inventeurs marocains. C'est la plupart du temps de sa propre poche qu'il paie visa, billets d'avion, logement et location de stand pour se rendre dans les multiples foires et événements internationaux où il expose les inventions "made in Morocco". Il a même dû contracter un prêt important pour financer ses déplacements et parfois ceux de ses collègues. Membre du comité exécutif de la Fédération internationale des associations d'inventeurs (IFIA), Majid El Bouazzaoui n'a aujourd'hui plus un sou en poche. "Pour cet événement en Corée du Sud, on a de la chance, on est entièrement pris en charge par les organisateurs et l'IFIA. Mais j'ai dû refuser certaines invitations, notamment pour participer à la COP23 en Allemagne, parce que je n'avais pas de quoi payer mon visa", souffle-t-il.

Triste sort pour cet inventeur déterminé, depuis son plus jeune âge, à vivre de sa passion. Né en 1977 à Rabat, Majid El Bouazzaoui a toujours eu envie de trouver des solutions pour aider les gens dans leur vie quotidienne. "Mon père était un peu l'homme à tout faire dans un lycée de la capitale. Grâce à lui, j'avais accès aux salles informatiques et à la salle de cinéma. Je l'observais résoudre tous types de problèmes de plomberie, de menuiserie, d'électricité... J'étais aussi captivé par les écrans d'ordinateurs. C'est comme ça que je suis devenu inventeur", raconte-t-il. Une fois son bac en poche obtenu en 1995, et après avoir bricolé ici et là pendant ses années passées au collège et au lycée (il a construit une sonnette, un programme pour calculatrice et même... une guitare), Majid El Bouazzaoui étudie pendant deux ans à l'Institut supérieur de technologie appliquée (ISTA). Il brille, épate les élèves et professeurs. "J'avais d'excellentes notes, mais j'ai passé d'innombrables nuits blanches", s'excuse-t-il presque.

"Je profitais de mes trajets en train ou de mes pauses déjeuner pour mettre au point cette invention, en cachette de mes employeurs qui ne voyaient pas ça d'un bon oeil."

Suite au décès de son père, Majid, né dans une famille modeste, doit se mettre au travail pour subvenir à ses besoins. "J'ai travaillé pendant cinq ans dans une dizaine d'entreprises. J'ai même créé ma propre société: je faisais du matériel informatique, de l'assemblage, de l'installation de logiciels", énumère-t-il. Mais avec le boom de l'an 2000 et l'avènement des réseaux sociaux, le jeune Majid sent qu'il arrive au bout de ses limites en termes de compétences informatiques. "Lorsque je lisais des documents techniques, je ne comprenais pas tout. Une formation s'imposait". Après avoir postulé en France, et suite à un refus de visa, Majid se rabat finalement sur une formation au Maroc. Il entre à l'IGA, l'Institut supérieur du génie appliqué, où il accède directement en troisième année pour suivre des cours de télécommunication et de réseaux. Diplômé deux ans plus tard, il devient officiellement ingénieur en électronique. Il décroche ensuite un poste dans une multinationale à Casablanca pendant plus de neuf ans, jusqu'à ce qu'elle ferme ses portes en 2016.

roi mohammed vi majid el bouazzaoui

Avide de savoir, Majid El Bouazzaoui, qui devait parfois résoudre jusqu'à 200 incidents techniques par jour, y compris le soir et le week-end, n'a pas arrêté de se lancer des défis pendant ses années casablancaises. Pour grimper les échelons, il se met à suivre une formation en management en parallèle de son emploi. Il devient chef de service. À cette époque, il fait la navette en train tous les jours entre Rabat et Casablanca pour aller travailler, se marie, devient papa et commence à développer l'idée de l'écran multivues. "C'était une période très dense de ma vie. Je profitais de mes trajets en train ou de mes pauses déjeuner pour mettre au point cette invention, en cachette de mes employeurs qui ne voyaient pas ça d'un bon oeil. Ils me disaient qu'il fallait que je me repose". Mais le repos n'est décidément pas une notion qui fait partie de la vie de Majid.

C'est à la force du poignet qu'il arrive à faire connaître son invention. "Une fois que vous avez prouvé que votre idée est originale, c'est-à-dire que quelqu'un n'y a pas pensé avant, il faut passer à l'action, faire de la promotion, du porte-à-porte, rencontrer des investisseurs et partenaires potentiels pour pouvoir commercialiser le produit et continuer à innover", explique-t-il. "Mais une fois rentré à la maison, il faut s'investir à 100% dans son rôle de mari et de père".

"Le wissam royal est la consécration la plus importante de toute ma carrière. C'est aussi ma seule consécration marocaine."

En 2016, à l'occasion des 100 ans de l'OMPIC, Majid El Bouazzaoui est invité avec des dizaines d'autres inventeurs marocains pour présenter ses inventions. Mais il ne trouve aucun investisseur ou industriel dans la salle. "À quoi ça sert d'organiser alors de tels événements?", s'interroge-t-il. "Ça fait mal au coeur de voir que dans certains pays, les inventeurs sont soutenus et encouragés. Au Maroc, nous n'avons aucun soutien financier alors que l'innovation est le moteur de l'économie. C'est dommage pour notre pays".

C'est aussi pour toutes ces raisons que Majid s'est donné un nouveau challenge: plutôt que d'envoyer toujours des inventeurs marocains à l'étranger, pourquoi ne pas faire venir les inventeurs étrangers au Maroc? Une façon de faire la promotion du pays, tout en montrant que le royaume aussi produit son lot de petits génies. "J'ai rencontré lors de mes voyages de nombreuses personnes qui sont intéressées par ce que font les inventeurs marocains. Faire venir des étrangers est bénéfique pour le Maroc: cela fait rentrer des devises, nous permet de faire la promotion des atouts du royaume, notamment touristiques, de mettre en valeur nos universités, et enfin de faire profiter les Marocains de l'expérience des inventeurs étrangers". Majid El Bouazzaoui est un vrai patriote.

majid el bouazzaoui medaille

Parmi les petites boîtes colorées qu'il ouvre sous nos yeux, se trouve la médaille dont il est le plus fier: le wissam al moukafaâ al wathania, remis par le roi lors de la fête du trône en 2016, pour sa contribution à l’essor de l’invention et de l’innovation au Maroc. "C'est la consécration la plus importante de toute ma carrière. C'est aussi ma seule consécration marocaine. J'ai eu beau participer à de nombreux événements ici, je n'ai jamais rien reçu d'autre du Maroc. Normalement, avec une seule médaille d'or, j'aurai dû aussi être commercialisé", regrette Majid El Bouazzaoui, aujourd'hui président de sa société OFEED. "Mais je suis persévérant. Je continue d'espérer." Malgré les innombrables obstacles qu'il a franchis pour se faire une place dans la communauté internationale des inventeurs, et ceux qu’il lui reste à franchir, sa plus grande fierté est ailleurs: "J'ai inventé deux petits enfants", conclut-il avec malice.

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