Ébullition au sein de partis, remaniement du gouvernement, élections anticipées... sous la loupe du politologue Ahmed El Bouz

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ENTRETIEN - Au PPS, le limogeage de deux de ses ministres, le 24 octobre, a eu l’effet d’une secousse. Dans un communiqué du bureau politique, réuni jeudi 26 octobre, si le parti salue "le travail" et "l’honnêteté" de ses ministres remerciés, il avoue, toutefois, n’avoir pas tranché sur la position à prendre au sein du gouvernement. "Le sujet de la poursuite ou non de la participation du PPS au gouvernement actuel requiert la plus grande importance", déclare le bureau politique, annonçant que cette question sera tranchée par le comité central qui tiendra, samedi 4 novembre, une session extraordinaire.

Et au moment où le PPS est en plein débat "existentiel", un autre parti retient aussi l’attention: le PJD. Mustapha Ramid a publiquement critiqué, de façon parfois acerbe, le secrétaire général du parti, Abdelilah Benkirane, remettant en question sa parole. Dans un long texte qu’il a posté sur sa page Facebook, le leader Pjdiste règle ses comptes avec Benkirane en citant les propos de ce dernier à la rencontre nationale avec les élus communaux du PJD, tenue le 21 octobre. L’éventualité pour le secrétaire général de briguer un troisième mandat ne fait pas l’unanimité.

Un bouillonnement s’empare en ce moment des partis politiques, ce qui pourrait présager de changements imminents du champs politique. Le politologue Ahmed El Bouz partage avec le HuffPost Maroc ses scénarii:

Le HuffPost Maroc: Sommes-nous en attente d’un remaniement favorable au parti de l’Istiqlal?

Ahmed El Bouz: Si les nouveaux ministres n’appartiennent pas aux partis de ceux qui ont été limogés, le remaniement du gouvernement semble s’imposer. C’est un exercice qui relève désormais de la tradition, depuis la fin des années 90. Il n’est pas lié au gouvernement islamiste. Et cela offre des opportunités justement au parti de l’Istiqlal, qui a toujours estimé que sa participation au gouvernement est une priorité. Il tire d’ailleurs sa force de sa participation au gouvernement, car à l’opposition, il faiblit et essuie des échecs aux élections.

Le parti de la Balance attire les électeurs de par sa position au gouvernement où il a cumulé une longue expérience. On peut dire que c’est un abonné de la participation au gouvernement. S’il n’impose pas de conditions, il montre des préférences pour certains départements, mais sans pour autant que cela l’empêche d’être dans le gouvernement.

Le PPS, dont deux ministres ont fait l’objet de limogeage, laisse planer des doutes sur la poursuite de sa participation à la majorité. Et s’il basculait vers l’opposition?

Le PPS n’a pas décidé de quitter la majorité, il y a été obligé, dans l’état actuel des choses. S’il choisit, lors de sa session extraordinaire du 4 novembre, de rallier l’opposition, c’est qu’il opte pour une nouvelle destinée. Le PPS, rappelons-le, n’a pas quitté le gouvernement depuis 1998 et n’a montré aucune réserve contre un parti. Son existence est désormais liée à cette participation, à en juger aussi de son élite et plus particulièrement de ses parlementaires. Les leaders du PPS ne peuvent donc prendre la décision de rejoindre l’opposition sans en mesurer les conséquences. Sauf s’il y a une conviction indéfectible que les calculs politiques à l’avenir imposent au PPS de se séparer de la majorité. À ce moment-là, le parti n’aura plus d’autre choix.

Reste, toutefois, que le fait de quitter le gouvernement représente un danger pour "l’existence biologique" du parti. L’opposition lui coûtera cher aux élections et lui imposera un changement de profils au niveau de ses élus. Et n’oublions pas que le PPS a peur de l’opposition représentant, pour lui, un indicateur de crise.

Au même moment, il semble que le PJD souffre, lui aussi, d’une crise existentielle. L’éventuel troisième mandat du secrétaire général, Abdelilah Benkirane, suscite un débat houleux au sein du parti. S’agit-il d’une scission qui se prépare?

Il faut d’abord préciser que ce n’est pas la première fois qu’un séisme frappe le PJD. Le plus grand remonte à 2011, lorsqu’une trentaine de leaders se sont insurgés contre Abdelilah Benkirane, quand il a refusé que le parti rallie la manifestation du 20 février. Des membres du secrétariat général et des leaders, à leur tête Najib Boulif, El Habib Choubani, Abdelali Hamidine et Mustapha Ramid, avaient même signé une pétition. C’est là où les divergences ont été révélées au grand jour et que les prémices d’une scission ont commencé à se faire sentir au sein du PJD. Mais le parti a trouvé le moyen de dépasser cette crise et donc d’éviter la fracture.

Ce qui se passe en revanche en ce moment au parti de la Lampe, n’est pas une scission. C’est un séisme interne qui indique simplement qu’une partie des leaders commence à réfléchir à voix haute, à exprimer leur refus que Abdelilah Benkirane maintienne son statut. Nous sommes donc face à des conflits publics inhabituels pour ce parti islamiste.

À quel point ces conflits peuvent-ils évoluer ?

Tout dépend de la position que prendra Abdelilah Benkirane: jusqu’où poursuivra-t-il son entêtement à rester à la tête du parti dans la prochaine étape? Ceux qui s’opposent à lui ont une preuve irréfutable qui n’est autre que la loi du parti. Nous avons vécu une situation similaire au parti de l’Istiqlal qui a dû modifier ses lois, en 2009, pour permettre à Abbas El Fassi de rester à la tête du gouvernement.

Le problème qui se pose au PJD, c’est le fait d’avoir deux têtes à la même place: le secrétaire général et le chef du gouvernement. Chose à laquelle, il s’opposait lorsqu’il était à la tête du gouvernement. C’est aussi une preuve contre l’éventualité d’un troisième mandat pour lui.

Si le secrétaire général persiste à rester à son poste, la scission devient une forte probabilité. Mais au-delà du conflit en soi, ce qui se passe au PJD a aussi un aspect positif. Il s’agit, pour lui, d’une normalisation qui le met sur le même pied d’égalité avec les autres partis. Il montre aussi qu’il ne tourne pas autour d’une personne (cheikh ou zaim) et que ses membres s’expriment.

Vous avez évoqué "deux têtes à la même place". Dans ce cas précis, quel en sera l’impact sur le PJD et sur le gouvernement?

Dans ce cas, il se peut que l’on réfléchisse à éloigner le PJD du gouvernement. La constitution du gouvernement de Saad-Eddine El Othmani s’est fait sur la base de contrats tacites, dont celle de maintenir la stabilité du parti. Si cela s’avère impossible et qu’on n’arrive pas à éloigner "le syndrome Benkirane" du champ politique, il se peut que le PJD ne retrouve plus sa place au gouvernement. Ce serait là "un vrai tremblement", car pour l’instant, il n’y a que des symptômes, des secousses légères. Des élections anticipées pourraient donc avoir lieu dans le cadre de cette hypothèse. La majorité peut se dissoudre et le chef du gouvernement n’aura plus qu’à démissionner.

Le souverain avait d’ailleurs précisé lors de la nomination de Saad-Eddine El Othmani que ce dernier représente une option parmi d’autres qu’offre la constitution. Le souverain voulait implicitement dire qu’il pouvait aussi choisir un chef du gouvernement n’appartenant pas au parti arrivé en tête des élections.

Que pensez-vous des autres partis de l’échiquier politique?

Certains n’ont aucun impact dans l’équation politique, notamment en raison de leur volume, de leur force numérale. C’est le cas du Mouvement populaire (MP) qui, après une petite expérience qui lui a été défavorable à l’opposition en 2007, est resté au service de la majorité. La participation au gouvernement est, pour ce genre de partis, une question de vie. Le MP est conscient de sa valeur, de ses composantes, et donc ne réagit pas comme le font d’autres. D’ailleurs, après le limogeage de Mohamed Hassad, le MP n’a pas communiqué là-dessus, estimant peut-être que le silence est une sagesse, contrairement au PPS qui l’a fait.

Aux prochaines élections, qui, à votre avis, a plus de chance d’arriver en tête?

Dans la vie politique marocaine, il est difficile de faire des pronostics. Plusieurs donnes sont en jeu. Dans l’état actuel des choses, il semble que le PJD recule, mais tout dépend du chemin qu’il prendra.

Pour moi, le parti de l’Istiqlal a toutes les chances de se retrouver en tête des prochaines élections, en raison de sa longue vie passée dans la politique et ses réseaux.

Le RNI, lui, s’est fait remarquer à un moment donné pour faire barrage uniquement à la vague du PJD. Les calculs politiques au Maroc ne sont pas stables parce qu’ils sont liés parfois à des réactions et non à des planifications.

L’USFP s’enlise, pour sa part, dans la crise et il lui sera difficile d’en sortir.

Quant au PAM, il ne pourra pas se retrouver à la tête du gouvernement. Cela pourrait s’avérer coûteux sur la plan politique pour l’État. Le PAM souffre de manque de crédibilité et devra subir une restructuration profonde avant de pouvoir jouer un rôle réel dans l’échiquier politique. L’État a d’autres choix devant lui.

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