Rabat est-elle en train de devenir la capitale de la fête?

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Moroko Loko sur le pont du Dhow à Rabat, le 1er août 2017. | Yassir Laghdas
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FÊTE - Avant que les fêtards marrakchis et casaouis ne s'insurgent, soyons clairs: Rabat ne détient pas encore la médaille d'or de la fête au Maroc. Mais la capitale du royaume se hisse petit à petit sur le podium.

Samedi 21 octobre, sur le pont du Dhow à Rabat. Accosté sur le quai du Bouregreg, le bateau se métamorphose, le temps d'une soirée, en boîte de nuit à ciel ouvert. DJs marocains et étrangers se pressent derrière les platines installées sous les voiles de cet imposant navire de bois. En toile de fond: la kasbah des Oudayas tout juste restaurée, la nouvelle marina de Salé de l'autre côté du fleuve et, un peu plus loin, la Tour Hassan et le mausolée Mohammed V.

Ce samedi-là, c'est le collectif Midnight Circus, formé en 2014 par deux Rbatis, qui lance les hostilités dès le début de l'après-midi pour douze heures de musique électronique non stop. À minuit, tout le monde descend dans la cale du bateau qui tremble sous les puissants beats crachés par les enceintes jusque tard dans la nuit. Le public bouillonne.

En finir avec le "désert nocturne"

Midnight Circus fait partie d'une dizaine de jeunes collectifs qui ont pris d'assaut les rares bars et boîtes de nuit de la capitale ces trois dernières années, pour répondre à une demande croissante du public rbati, en quête de nouvelles expériences nocturnes underground - et pour faire taire les mauvaises langues qui disent qu'il n'y a "rien à faire" à Rabat.

"La night life à Rabat connaît un essor assez impressionnant. Chaque semaine, plusieurs soirées sont organisées dans différents lieux de la capitale. Les soirées sont assez axées sur la musique électronique, mais nous avons déjà plus de choix qu'avant", confirme Anas, 30 ans, fondateur des Apéros électro, organisés depuis le mois d'août dans plusieurs lieux de la ville. "Ce n'est pas étonnant, car c'est à Rabat que le mouvement underground marocain est né", rappelle-t-il.

Il faut en effet rendre à César ce qui est à César. Désormais bien connu des Marocains, c'est le collectif Moroko Loko, fondé il y a près de huit ans par le DJ Amine K, originaire de Rabat, qui a commencé à réveiller la capitale administrative en organisant ses premières "lokos" à l'Amnesia, boîte de nuit nichée dans le quartier historique Hassan, et à la 5ème Avenue, située au coeur du quartier de l'Agdal. Avant de s'étendre au reste du Maroc et de se produire dans les gros festivals électro, comme l'Oasis à Marrakech.

"On a assisté à une explosion d’événements underground, une multitude de nouveaux DJs et de concepts"

"Il est clair que la night life à Rabat a toujours été assez morose, on voit plus ou moins les mêmes personnes à chaque fois et tous les endroits se ressemblent. Néanmoins, j’ai senti un certain dynamisme naissant ces derniers années", explique Amine K. "Beaucoup de gens qui ont fait leur études à l’étranger sont venus se réinstaller à Rabat et cela crée un certain espoir." Si pour lui la vie nocturne "underground" rbatie a toujours été "la plus dynamique et la plus intéressante", celle-ci a pris un nouveau tournant ces deux dernière années. "On a assisté à une explosion d’événements underground, une multitude de nouveaux DJs et de concepts, et cela me fait chaud au coeur. Je ne vois pas du tout ça comme une concurrence mais plutôt comme une fierté et une consécration".

L'offre s'est certes élargie, mais elle reste limitée. Pour le DJ Badr Khiyat, aka DexLeMaffo, organisateur des Hadra Electro et fin connaisseur du milieu, "la night life à Rabat, c'est un peu le désert nocturne", nuance-t-il. Ce féru de musique électronique regrette que la plupart des endroits où faire la fête dans la capitale ne passent que "des trucs mainstream, du reggaeton, de la dance ou du rap français et américain".

syndic 8

Soirée Syndic8 au Dhow, le 23 septembre 2017

"Le public rbati n'a rien à envier aux crowds internationaux"

C'est donc pour varier les plaisirs et étancher la soif des fans de musique électro et de techno que certains acteurs pointus du milieu, comme le tout jeune collectif Mindless, se sont lancés dans l'aventure. Fondé en juillet dernier par deux Casaouis et un Rbati, le collectif veut démocratiser la musique techno au Maroc en organisant des soirées. "Musicalement, nous proposons de la techno qualifiée de 'hard', une musique très dynamique et très rapide, largement méconnue au Maroc", nous explique Othman Cherradi, l'un des fondateurs du collectif. "Notre but est de démocratiser ce style particulier et de respecter le plus possible le concept de rave tel qu'il le fut durant les années 90 et 2000 en Europe du nord".

D'autres collectifs, comme Raw Origins, né en 2014, souhaitent eux aussi proposer de la musique alternative à ceux qui ne se retrouvent plus dans les musiques dites "commerciales". "On veut proposer des évènements alternatifs avec des plateaux d'artistes pointus, afin d'offrir quelque chose d'inédit en terme de musique et de scénographie", explique Jilali Doghmi, fondateur du collectif.

"Il y a en moyenne trois événements 'électro' par semaine. Il y a deux ans, c’était de l’ordre de la science fiction!"

Ingénieur du son de formation, le jeune homme de 27 ans est rentré à Rabat il y a six mois après avoir organisé plusieurs soirées à Paris. "Le public rbati n'a rien à envier aux crowds internationaux! À l'échelle locale et de manière générale, je pense que c'est l'un des publics les plus initiés en terme de musique électronique de pointe au Maroc, comparé à Casablanca, Marrakech, etc.", assure-t-il. "Cela peut paraître exagéré, mais le public rbati est l’un des meilleurs au monde. Quand ils sont heureux, ils le montrent et ça ne peut que pousser les DJs à donner plus!", ajoute Anas Ezziamari, co-fondateur du collectif Midnight Circus.

Pour Othmane Hajhouj, 26 ans, co-fondateur du collectif Re:Creation qui fait également danser les noctambules rbatis depuis plus de deux ans, "la vie nocturne à Rabat a grandement évolué cette dernière décennie, le public est très réceptif et très critique à la fois. Et il grandit de jour en jour", estime-t-il, même s’il reste selon lui beaucoup de choses à faire et que la tâche est "rude". "Il est clair que comparé à Casablanca, Rabat a du chemin devant soi. Néanmoins, dire qu’il n’y a rien à faire est clairement faux. Nous nous sommes rendu compte récemment que, depuis le mois de ramadan dernier, il y a en moyenne trois événements 'électro' par semaine et ça, il y a deux ans, c’était de l’ordre de la science fiction!".

Des lieux peu nombreux et pas forcément adaptés

Si le public est réceptif et de plus en plus nombreux, les lieux et infrastructures pour l'accueillir ne suivent pas forcément le mouvement. Les organisateurs interrogés sont unanimes: le choix est très limité par rapport à Casablanca et Marrakech. Les quelques bars et clubs de la capitale sont peu adaptés, et les gérants sont souvent frileux lorsqu'il s'agit d'organiser ce genre de soirées. "Pour notre collectif, c'est un peu le point noir de Rabat", témoigne le fondateur de Raw Origins. "Nous avons plein d'idées, mais on ne trouve pas toujours les lieux qui correspondent à nos attentes ou alors les propriétaires sont réticents à l'idée d'accueillir ce type d'évènements... Du coup, on pense à faire ça ailleurs, malheureusement".

Idem pour Anas Ezziamari: "Notre vision en tant que collectif est principalement axée sur l'organisation de soirées dans des lieux 'open air', de type terrasses ou rooftops. Or, aujourd’hui, mis à part le fait qu'il y ait encore très peu de lieux disposés à accueillir des évènements 'underground' dans la capitale, seulement une minorité d’entre eux s’accordent avec notre vision de soirées 'open air'".

"Le jeune marocain a le droit et le besoin de danser et d'écouter de la bonne musique!"

"Il y a un gros manque en la matière à Rabat. Seule une infime partie des locaux existants sont prêts à accueillir nos soirées underground", renchérit Mouad Alakhir, un des fondateurs du collectif Syndic8, formé en 2015 par huit jeunes amis originaires de Kénitra. "On croise les doigts pour que le Maroc se réveille de ce côté-là. Que ce soit à Rabat ou autre part, le jeune marocain a le droit et le besoin de danser et d'écouter de la bonne musique!".

Même son de cloche pour l'organisateur des Apéros électro. "On peut compter les lieux adaptés sur les doigts d'une main. Pour ne rien arranger, tous les lieux ne sont pas forcément motivés pour investir et faire confiance aux promoteurs, certains refusent tout bonnement d'organiser les soirées", souligne-t-il. Difficile de cette manière de proposer de nouvelles ambiances aux fêtards avides de changement. "La difficulté principale est de se renouveler. Trouver un nouveau lieu pour chaque édition est un travail laborieux".

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Soirée Re:creation à l'Amnesia, le 21 avril 2017.

"Le mythe de la ville endormie est révolu"

Autres obstacles: la rentabilité et le manque de soutiens. Si certaines soirées proposent des entrées à prix attractifs, d'autres font grimper les prix des billets d'entrée, au risque de refroidir certains fêtards. "Financièrement, nous investissons des sommes assez conséquentes par rapport à notre budget, ce qui nous empêche parfois d'aller au bout de nos idées", regrette aussi le fondateur des Apéros électro. "On dépense beaucoup plus que ce qu'on gagne et il n'y a aucun soutien de la part des institutions culturelles et étatiques pour nous", ajoute Mouad. Au "manque de sérieux" de certains prestataires de service, et à "l’opacité" du secteur au Maroc en général, s'ajoute "l’absence criante d’aides de la part du ministère de la Culture dans le domaine de la musique électronique", déplore quant à lui le co-fondateur du collectif Re:Creation.

Le bouillonnement du milieu de la fête pourrait pourtant profiter à Rabat, qui entend bien devenir la capitale culturelle du royaume. La ville s'apprête d'ailleurs à achever son programme de développement baptisé "Rabat ville lumière, capitale marocaine de la culture". Lancé en 2014 par le roi Mohammed VI, il doit aboutir en 2018. La multiplication des collectifs musicaux s'inscrit ainsi dans cette effervescence culturelle rbatie, qui fait la part belle aux initiatives locales et se tourne de plus en plus vers les cultures urbaines et alternatives. En témoigne l'organisation, depuis trois ans, du festival Jidar de street art, qui a redonné des couleurs aux murs de la capitale.

"On peut clairement dire que Rabat EST la capitale de l’underground au Maroc"

"On peut clairement dire que Rabat EST la capitale de l’underground au Maroc", estime Amine K. "Des lieux à Rabat comme le Palatino ou le Dhow ont su se positionner sur une musique électronique pointue et encouragent les promoteurs à faire des événements chez eux. Ce qui nous manque réellement sont des clubs dédiés à cette culture, et ça à travers tout le Maroc", ajoute-t-il.

"Le mythe de la ville endormie est révolu. Il nous manque juste un peu plus de lieux et d'investisseurs capables de donner une vraie identité à leurs locaux", confirme Anas. Pour Jilali Doghmi aussi, "l'éveil de Rabat" a commencé. Selon lui, le plus urgent est d'avoir de nouveaux établissements propices à ce type d'évènements, "sinon le public risque de se lasser de certains endroits", indique le fondateur de Raw Origins. "Il faudrait aussi plus de soutien pour les petits nouveaux qui ont envie de bien faire!" plaide Othman Cherradi.

Pour les puristes, il s'agit enfin de trouver un équilibre sain entre vision lucrative et artistique, pour que la première ne finisse pas par prendre le pas sur la seconde. "Il faut que business et vision artistique soient placés sur un pied d'égalité, et qu'il y ait des partenariats et d'éventuels financements pour faciliter l'organisation de soirées", explique Badr Khiyat. "Les médias locaux doivent également parler de la musique pointue en général, pour la faire connaître auprès des gens". Et susciter ainsi encore plus d'adeptes.

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