Tunisie: Comment l'inégalité homme-femme et la violence a un coût économique et social? EuroMed Droits y répond

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Fethi Belaid/AFP/Getty images | FETHI BELAID via Getty Images
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25 représentants d'associations à l'instar de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD), l'Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD), l'UGTT, le Forum pour les droits économiques et sociaux (FTDES), la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme, etc, et des femmes issues de différentes régions ont participé à la 3ème session de travail sur le thème "Droits des femmes et égalité", organisé par EuroMed Droits Tunisie, qui a eu lieu les 21 et 22 octobre.

Au programme, les violences à l'égard des femmes, les femmes et l'accès aux richesses, l'égalité successorale, le travail informel et l'exploitation économique des femmes. Il ne s'agit pas d'une énième occasion pour s'indigner des inégalités qui accablent les femmes en Tunisie mais plutôt de proposer une stratégie de plaidoyer avec des recommandations concrètes qui seront dirigées aux différents ministères tunisiens, à l'Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) ainsi qu'aux autorités européennes.

Les violences à l'égard des femmes

Tout en louant l'adoption de la loi relative à la lutte contre les violences faites aux femmes, les participantes ont insisté sur la mise en oeuvre de ladite loi ainsi que la nécessité de la ratification sans réserve de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, appelée "la Convention d'Istanbul". C'est la première convention d'envergure internationale fondée sur la théorie du genre. À travers son adoption, la Tunisie renforcera sa position politique concernant le combat contre les violences envers les femmes à l'échelle internationale, a souligné Amal Yacoubi, Chargée de projet UE-Tunisie à l'EuroMed Droits Tunisie.

Femmes et accès aux richesses et égalité successorale

Convaincre les décideurs politiques et les Tunisiens de la nécessité d'instaurer l'égalité dans l'héritage passe par l'insistance sur le coût économique de l'inégalité, "un argument susceptible d'avoir plus de résonance", a martelé Dorra Mahfoudh du Collectif 95 Maghreb et Egalité. "Il faut s'appuyer sur le fait que la structure de la famille tunisienne a changé. Ce n'est plus la famille étendue réunie autour d'un tuteur masculin mais une famille restreinte fondée sur le couple. Dans cette configuration, les femmes participent aux dépenses du ménage au même titre que les hommes".

Abondant dans le même sens, Monia Ben Jémia, présidente de l'ATFD, estime qu'il faut abroger l'article 23 du Code du Statut Personnel qui dispose que le mari est le chef de famille. Si cela lui confère des avantages, les obligations financières sont aussi nombreuses. La participation de l'épouse aux dépenses de la famille est facultative. "Cet article n'est plus en adéquation avec la réalité des familles car les femmes en majorité participent aux dépenses. Par conséquent nous appelons à l'égalité entre hommes et femmes en la matière".

Autre argument évoqué par la représentante du Collectif 95 Maghreb et Égalité est le fait que les hommes ont tendance à épargner leur part de l'héritage, en revanche, les femmes les investissent tout de suite. S'ajoute à cela le fait que ce sont les femmes qui prennent le plus souvent en charge leurs parents vieillissants ou encore les membres de la fraterie.

L'égalité dans l'héritage permet aussi la limitation de la paupérisation des femmes, a renchéri Dorra Mahfoudh en se référant à une étude de l'AFTURD auprès des femmes dans le milieu rural qui démontre, entre autres, que 1/5 des femmes rurales disposent de revenus contre 1/3 des hommes. 14% sont propriétaires de leur terre dont 2/3 à travers l'héritage. Les femmes contribuent à hauteur de 30% en moyenne dans le budget familial.

L'argument religieux divise

La référence à la religion en matière d'héritage dans le plaidoyer a donné lieu à un vif débat au niveau les participantes entre le pour et le contre.

Si certaines prônent la nécessité de se restreindre aux arguments économiques et sociaux "plus audibles", d'autres ont souligné l'impératif de répondre au refus de l'égalité dans l'héritage prétexté par la religion, soit en se référant à la Constitution, soit en menant le combat à l'intérieur du corps de la doctrine religieuse. Il suffirait de se baser par exemple sur le fait que d'autres versets coraniques dits "clairs"-comme celui relatif au fait de couper les mains des voleurs- ne sont pas appliqués et personne ne s'en offusque.

Pour Monia Ben Jémia, arguer que le verset coranique est clair et non-interprétable en matière d'héritage est déjà une interprétation. Et d'ajouter: "Pour ceux qui se basent sur l'article premier de la Constitution qui se réfère à l'islam, ils omettent que la Constitution garantit le caractère civil de l'État et l'égalité entre les citoyens et les citoyennes et que la Constitution est à lire comme un tout non dissociable comme le note la Constitution".

Exploitation économique des femmes

La représente de l'UGTT, Wassila Ayari a expliqué que les conventions relatives aux droits économiques et sociaux des femmes existent déjà. Ce qui manque, c'est leur mise en oeuvre en déplorant la précarité persistante et les conditions pénibles de travail des femmes oeuvrant dans le secteur agricole malgré les accords signés en la matière.

La représentante de l'UGTT a appelé notamment à mettre en œuvre la Convention collective cadre régissant les relations de travail dans le secteur agricole en adoptant notamment des conventions sectorielles, à renforcer les mécanismes de contrôle garantissant le respect des dispositions de la législation du travail et à améliorer l’accès aux services de santé dans le milieu rural avec l'octroi des cartes de soins gratuits.

Zohra Bouguerra, de l'AFTURD a présenté, quant à elle, les résultats de son étude auprès des aides ménagères en Tunisie. Beaucoup d'entre elles travaillent sans contrat et sans bénéficier d'une couverture sociale. La représentante de l'AFTURD a insisté notamment sur la situation des filles venues d'Afrique Subsaharienne en étayant les violences dont elles sont victimes entre confiscation du passeport et violence morale et physique de la part de leurs employeurs en Tunisie.

Le résultat, si certaines trouvent refuge dans leur communauté vivant en Tunisie, d'autres sombrent dans la prostitution. Zohra Bouguerra insiste sur l'impératif d'activer la loi sur la traite des personnes, la loi sur la lutte contre les violences faites aux femmes ainsi que les conventions de travail.

À noter que ces recommandations vont être présentées à Neziha Laabidi, ministre de la Femme, de la Famille et de l'Enfance avant d'être exposées à d'autres ministres et à l'ARP. D'autres actions visant le grand public à travers les médias sont envisagées afin d'appuyer le plaidoyer et sensibiliser les Tunisiens à ces sujets, a conclu Amal Yacoubi, d'EuroMed Droits.

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