Mustapha Sehimi: "Le PAM est devenu l'otage d'Ilyas El Omari" (ENTRETIEN)

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Réunion du bureau politique du PAM le 20 octobre au siège central du parti | pam.ma
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ANALYSE - Le tracteur du PAM est en panne. Pour le politologue Mustapha Sehimi, icela ne fait aucun doute. Contacté par le HuffPost Maroc pour analyser le retour de Ilyas El Omari au secrétariat général du parti, à l’issue d’une session extraordinaire du Conseil national le 22 octobre à Skhirat, Mustapha Sehimi soulève plusieurs défaillances, à commencer par sa démission le 7 août dernier. "Ilyas El Omari dit que sa démission était politique, un exemple à donner suite au discours royal du Trône. Mais cette explication n’est pas recevable", affirme-t-il, estimant que le Conseil national aurait dû se tenir bien avant, début septembre, pour régler la question.

L’ordre du jour devait examiner la situation du parti après le discours royal du 29 juillet et se pencher sur l’évaluation critique de l’action du PAM pour lui permettre "de se repositionner". "Ilyas El Omari avait actionné ses réseaux, je dis bien réseaux et non amis, depuis des semaines, pour bloquer toute candidature de succession et paraître comme le seul recours. Ce qui veut dire la revalidation de son statut à la demande de la majorité du PAM. Ce sont des manœuvres dilatoires!", soutient Mustapha Sehimi. "Il a recouru à la technique de Gamal Abdel Nasser à la guerre des Six jours de 1967: je démissionne, mais les militants proches vont se remobiliser pour me demander de revenir sur ma décision".

"On ne revient pas sur une démission"

Pourtant, "sur le plan statutaire, la démission est un acte sur lequel on ne revient pas", rappelle le politologue pour qui il est hors de question de qualifier "cet acte de politique comme essaie de le faire valoir maintenant Ilyas El Omari". Si son retour ne fait pas l’unanimité auprès des leaders du parti, une tentative de scission pourrait bien avoir lieu. Les prémices de celle-ci se sont d’ores et déjà révélées, d’après Mustapha Sehimi, par les prises de position de Abdellatif Ouahbi, Fatima Zahra El Mansouri ou encore Hassan Benaadi. "Ils estiment nécessaire une nouvelle direction, une réflexion sur un nouveau projet fédérateur/mobilisateur et déployer le PAM sans Ilyas El Omari, c’est-à-dire sans l’hypothèque de ce dernier", souligne le politologue, précisant que "le PAM, aujourd’hui, est devenu l'otage d’Ilyas El Omari".

Une personne et non une collectivité, le PAM ne représenterait finalement, aux yeux de Mustapha Sehimi, que "l’instrument d’un homme". Un "instrument" plutôt mal en point, car au-delà du statut d’Ilyas El Omari, il y a fracture au sein du PAM, souligne le politologue. Et de préciser que "cette fracture se situe entre fondateurs et responsables qui veulent recadrer le PAM au sein d’un nouveau projet et d’une nouvelle œuvre politique au lieu de s’enfermer dans l’équation Ilyas El Omari".
C’est d’une division profonde dont souffre le PAM. "Et cette division s’approfondira tant que le parti est subordonné à la stratégie personnelle d’Ilyas El Omari qui n’admet pas, au fond de lui, d'avoir échoué", déduit Mustapha Sehimi.

Dans le PAM, certains continuent de rêver de "la première version" du parti. D’après notre analyste, les nostalgiques souhaitent ressusciter le PAM tel qu’il a vu le jour en 2008. "C’était une alternative moderne. Venue contrer les Islamistes, certes, mais sans réduire la fonction du PAM à la dimension guerre des chefs entre Ilyas El Omari et Abdelilah Benkirane. Le PAM a, depuis, été dénaturé", constate le politologue. Et de rappeler que le PJD a toujours soutenu qu’il n’avait pas de "problème particulier à travailler avec le PAM si à sa tête se trouvait quelqu’un d’autre qu’Ilyas El Omari".

Stratégique pour l’un, pénalisante pour les autres

"Obstacle" à différents niveaux, Ilyas El Omari semble l’être, pour notre politologue, face à "la normalisation de la situation du PAM et à son positionnement sur l’échiquier politique". "Il ne faut pas oublier que le parti a été aussi conçu pour avoir une vocation gouvernementale, alors qu’il s’est retrouvé dans l’opposition où il restera jusqu’en 2021", rappelle-t-il, soulignant que "le destin du PAM reste une question".

Pour l’instant, ce retour d’Ilyas El Omari arrangerait ce dernier, selon notre politologue, au vue du 8e Congrès national attendu du PJD prévu au mois de décembre. "Ce serait un échec pour Ilyas El Omari que son adversaire, à la tête du PJD, soit conforté avec un éventuel troisième mandat au moment où lui serait désavoué par son propre parti", indique Mustapha Sehimi.

"Pénalisée", la démocratie au sein du PAM, tout comme le rôle du parti sur l'échiquier politique. "Le PAM est relégué à l’arrière-plan au profit du RNI. L’échec d’Ilyas El Omari remonte aux élections et à la propulsion de Aziz Akhannouch à la tête du RNI. Ce dernier est perçu comme maître d’œuvre maintenant d’une majorité, autre que le PJD, avec la réinsertion de l’UC, le soutien du MP et même de l’USFP. Et cela pose la question de la justification politique du PAM", souligne le politologue.

Avenir du PAM

Créer un courant au sein même du PAM pourrait être une éventualité, mais probablement pas un projet concret. À en croire Mustapha Sehimi, l’idée qu’une scission des contestataires aboutisse n’est pas à envisager. "C’est possible sur papier, mais elle se heurtera à beaucoup de difficultés organisationnelles. Il faudra, sinon, que cette scission soit encouragée par l’appareil de l’État. Car ne l’oublions pas, le PAM est un levier du 'Tahakkom' ('contrôle')", soutient le politologue, annonçant que des "éclaircissements" de la situation du PAM sont attendus au lendemain du Congrès national du PJD.

Autre argument qui affaiblit les chances de la création d’un parti issu du PAM: le manque du leadership parmi les membres/éventuels candidats. En exemple, Mustapha Sehimi cite Fatima Zahra El Mansouri: "c’est une parachutée qui n’a pas beaucoup de monde autour d’elle". Il cite également Hassan Benaadi et Mohamed Cheikh Biadillah comme "n’ayant pas de base". Quant à Abdellatif Ouahbi, Mustapha Sehimi précise que ce dernier dispose bien d’une base, mais réduite "à un niveau régional". Seule exception: Ali Belhaj qui, selon le politologue, "malgré une faible base, représente un courant de retour au PAM d’origine".

"Les cinq candidats les plus en vue manquent de leadership et cela profite à Ilyas El Omari", conclut le politologue, pour qui le point faible de ce dernier n’est autre, à présent, que "le groupe parlementaire du PAM". Le changement pourrait s’opérer à partir de ce dernier. "Il peut être le vecteur d’un processus de division, voire de scission. Ce sont des élus supposés avoir, chacun, une base locale". L’avenir nous le dira.

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