Ils font le cinéma méditerranéen: Nabil Ayouch: "Je ne négocie pas mon espace de liberté"

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NABIL AYOUCHE
Cinemed
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A l’occasion du festival du cinéma méditerranéen, le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch est revenu sur son dernier film "Razzia". La projection de ce long-métrage a marqué l’ouverture officielle de cet évènement à Montpellier.

Pourquoi avoir intitulé ce film "Razzia"?

"Razzia" est un mot arabe. Il ne veut pas seulement dire "Faire la guerre". "Razzia" est le fait, en temps de guerre, d’aller sur le territoire de l’autre, de s’accaparer ses biens et ses richesses. "Razzia" est donc prendre quelque chose qui ne nous appartient pas. Moi, je pense que, quand on prend à quelqu’un quelque chose qui lui appartient, il y a toujours un effet boomerang. Finalement, l’histoire nous le rappelle.

(Dans le film "Razzia", l’inspecteur académique impose notamment au professeur d’enseigner dans une langue qui n’est pas la sienne, ndlr).

Vous avez co-écrit le scénario avec l’actrice Maryam Touzani. Qui a eu l’idée de départ?

J’ai eu l’idée d’origine de ce film. Puis au fil des discussions que nous avons eu, Maryam (son épouse, ndlr) et moi avons façonné le film. Si vous voulez, les cinq personnages du film sont des personnages que j’ai rencontrés dans la vie. Chaque personnage est le fruit d’une rencontre réelle, mais aussi une espèce de prolongation, des "historiettes" racontées auparavant dans mon précédent film. "Razzia" est quelque part le bébé de "Much Love".

La polémique suscitée autour de votre film "Much Loved" au Maroc a-t-elle eu un impact sur votre façon de faire du cinéma?

Je me suis toujours interdit de m’interdire quelque chose. Et, je tiens à dire les choses qui me hantent et qui m’empêchent de dormir, dans la plus grande sincérité. Dans mes films, je ne négocie pas mon espace de liberté. Je garde toujours cette volonté très forte à exprimer certaines choses différemment. C’est un engagement. L’accueil chaleureux qu’a reçu le film "Razzia", par différents publics, témoigne que cette part de sincérité est acceptée.

Dans "Razzia", vous abordez le statut de la femme, le Tamazight, et les libertés individuelles. Pensez-vous que ces trois thématiques sont liées?

Les restrictions des libertés menacent en premier lieu les femmes et la diversité culturelle qui fait l’identité du Maroc. Je dirais plutôt les identités plurielles construites par toutes les communautés, juive, arabo-musulmane, amazigh et plus largement africaine. Cette diversité est menacée par une autre idéologie venue du Moyen-Orient, avec un islam qui n’est pas le nôtre. L’islam maghrébin est basé sur la tolérance et la co-existence. Dans le film, on voit cette tolérance incarnée par des personnages tel que Lyes et Abdellah, une co-existence qu’on voit dans le couple d’amis Joe et Lyes. C’est pour moi le plus beau couple du film (Joe est juif, Lyes est musulman, ndlr).

Dans "Razzia", la femme représente plusieurs facettes, qui incarnent chacune à sa manière une force. Dans ce film, je porte une réflexion plus globale sur le combat des droits de la femmes dans nos pays. Ces droits ne seront jamais défendus par les hommes. Ils ont réussi à se construire une société pour eux, rien que pour eux ! A chaque fois qu’il y a une volonté de réduire les espaces de libertés individuelles notamment en ce qui concerne les droits des femme, on se rend compte qu’une résistance féminine des plus fortes se crée.

Votre film "Razzia" est délicieusement provocateur. Chaque scène nous rappelle notre réalité sociale dans le Grand Maghreb. Est-ce que votre but?

Je ne peux m’exprimer qu’avec cette part de sincérité. Mon devoir est d’interpeller les consciences. Face aux démagogies et aux populismes politiques qui veulent nous faire croire que nos différences nous éloignent, je me permets de croire et de dire que nos différences peuvent nous rassembler.

Dans le début du film, on voit des scènes de restrictions. Vers la fin, on assiste à des scènes d’émeutes et de manifestations. Ne cherchez-vous pas à interpeller les dirigeants politiques sur les conséquence de leurs "politiques démagogiques"?

Je fais du cinéma pour m’exprimer. C’est ma façon de voir les choses. Reste à savoir si les manifestations sont les résultats des restrictions. Je dirais que c’est l’effet boomerang.

Puisque l’Algérie est à l’honneur à la 39e édition du Cinemed, quel regard portez-vous sur le cinéma algérien ?

J’ai été en Algérie, et j’ai constaté que nous partageons les mêmes paradoxes, la même trajectoire et le même combat. Il y a une jeune génération qui porte un nouveau souffle pour le cinéma dans ce pays. Mais, il manque des espaces d’expression. A quoi cela sert de financer des productions cinématographiques qui ne seront pas vues par le public ? Il faut que les pouvoirs publics aillent jusqu’au bout de leurs démarches, dans l’objectif de favoriser l’émergence du cinéma. La dignité de l’artiste est de lui ouvrir ces espaces d’expression.

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