Comment le "Hirak pour l'eau" a jailli à Zagora

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ZAGORAEAU
Hespress
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EAU - Un coup de klaxon. Un camion-citerne à eau annonce ainsi aux habitants des quartiers de Zagora son arrivée, ce jeudi 19 octobre. "C’est l’habitude, ici!", lance le président de l’Association démocratique des droits humains (AMDH-section Zagora), Atmane Rizkou, joint par téléphone. Le militant parle d’un "ballet" de camions-citernes à eau, mais aussi de voitures et de motos qui font le tour des ruelles et quartiers de Zagora pour vendre de l’eau chaque jour, depuis quinze ans.

"Les habitants s’aventurent en l’achetant parce que cette eau n’est pas traitée. Elle provient de puits dans les environs. La vente se fait par 5 litres au minimum au prix d’un dirham", explique-t-il, avant de rappeler: "Il ne faut pas oublier que l’eau est vitale, d’autant que Zagora est située dans une zone aride. Pendant l’été, il faut en acheter beaucoup plus que d’habitude".

Atmane Rizkou habite Zagora et, pour lui, l’eau a été et reste le principal problème de la ville. "Nous avons des robinets à domicile sauf que l’eau potable, au tout début, était de mauvaise qualité. Ensuite, depuis le mois d’avril, elle a commencé à se faire rare. Ceux qui habitent dans des quartiers plutôt marginalisés ou sur des hauteurs ne reçoivent plus que des gouttes. Les habitants n'en peuvent plus de payer deux factures", celle de l'Office national de l’eau potable (ONEP) et celle des camions-citernes, souligne-t-il.

Une quinzaine de quartiers appelés "Widadiyat" (Amicales) ne savent plus comment étancher leur soif, à en croire Othmane Rizkou. "Depuis 2003, aucune solution n’a réglé le problème de l’eau, malgré les promesses des autorités publiques locales et des élus qui en faisaient un argument de leurs campagnes électorales", confie-t-il.

Source de tension

La source de vie est alors devenue source de tension. Une coordination d’habitants des quartiers assoiffés s’est constituée, en juillet dernier, créant ainsi "un Hirak pour l’eau", à l'image de celui d'Al Hoceïma. Mais, en manifestant leur colère, le 24 septembre, les habitants de Zagora se sont retrouvés face "à des représailles inattendues". "Ils sont connus pour leur sympathie et leur générosité, les gens de Zagora, mais ils n’ont pas été épargnés lorsqu’ils sont sortis manifester", regrette le président local de l’AMDH.

Selon ce dernier, sept des manifestants ont été interpellés, puis poursuivis en état de liberté provisoire. "L’instruction de leur affaire commence ce jeudi à Ouarzazate", indique-t-il. 23 autres, en majorité des jeunes, ont été interpellés, d’après l’AMDH, le 8 octobre, à l’occasion d’une marche contre la soif organisée par les femmes. "On l’a appelé le sit-in des femmes. Leur nombre a dépassé les 500. Les manifestantes ont été encerclées devant la préfecture et on leur a infligé de mauvais traitements: insultes et coups de bâtons", assure le militant associatif. "L’une d’elles a été transportée à l’hôpital et c’est là où la situation a dégénéré", renchérit-il. Et de préciser que l’AMDH avait appelé à un sit-in le 15 octobre "mais les habitants se sont vus interdire tout accès vers notre local devant lequel nous avions prévu de nous rassembler".

Divisés en groupes, les 23 interpellés, dont 8 mineurs poursuivis en état de liberté provisoire, seront présentés devant la justice les 30 et 31 octobre à Zagora. Ils devront répondre de plusieurs chefs d’inculpation, dont rassemblement non autorisé, atteinte à la dignité de fonctionnaires publics, jets de pierres et incendie.

Elan de solidarité

"Les familles se sentent déboussolées. Elles sont préoccupées par le sort de leurs enfants en prison", compatit Atmane Rizkou. La soif de l’eau, chez les habitants, a laissé place à la soif de retrouver "leurs enfants". "Nous avons constitué un comité de soutien avec des syndicats et des associations pour venir en aide aux détenus et à leurs familles", annonce le militant. Un élan de solidarité en phase d’élargissement. "Une caravane nationale de solidarité avec les détenus est en train de prendre forme. Des militants, des associations et des étudiants d’Errachidia, de Ouarzazate, Marrakech, Casablanca, Rabat et d’Agadir y participent", indique Atmane Rizkou.

Prévue le 29 octobre, cette caravane fera de la liberté des détenus de Zagora son cheval de bataille. Le lendemain, le 30 octobre, l’AMDH appelle à une grève générale dans la ville. "On commence déjà à menacer les habitants et à les mettre en garde contre ce qui pourrait leur arriver s'ils manifestent encore", déplore le président de l’AMDH à Zagora. Et de poursuivre: "Pour le droit à l’eau, nous continuerons à nous battre". Un problème qui attend toujours d'être résolu. "Alors que nos robinets sont secs, des investisseurs ont élu domicile dans la région pour créer des exploitations agricoles et assécher la nappe phréatique", constate-t-il avec amertume.

Lors du dernier conseil des ministres, lundi 2 octobre, le roi Mohammed VI a appelé à former une commission qui aura pour mission, dans les prochains mois, de trouver des solutions pour régler le problème du manque d’eau potable et des eaux d'irrigation dans les zones rurales et montagneuses. Mercredi 18 octobre, le chef du gouvernement Saad Eddine El Othmani, qui avait déjà annoncé des "mesures d'urgence" dans le dossier de l'eau fin septembre, a présidé la première réunion de cette commission.

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