Don d'organes au Maroc: Des citoyens peu confiants face au manque de sensibilisation

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DON D'ORGANES - Ce lundi 16 octobre à l’hôpital 20 août de Casablanca, le chef de service néphrologie, Pr. Benyounes Ramdani, est au bloc opératoire. Il procède au prélèvement d’un rein sur une femme vivante qui souhaite le donner à son mari souffrant d’une insuffisance rénale. L’épreuve de la dialyse aurait affecté son activité et peut-être même y mettre un terme. Un geste humain que le Pr. Ramdani rêverait de voir se multiplier, pas uniquement entre conjoints, mais à plus large échelle dans la société marocaine tout entière, indique-t-il au HuffPost Maroc.

À la tête du Conseil consultatif de la transplantation des organes humains, le Pr. Ramdani ne cache pas sa déception au moment d'établir un constat, à l’occasion de la journée mondiale du don d’organes et de la greffe décrétée le 17 octobre de chaque année par l’Organisation mondiale de la santé. "Le Maroc dépasse tous les pays du Maghreb et d’Afrique avec ce chiffre incroyable de 27.000 dialysés, alors que les greffes rénales sont d’à peine une soixantaine par année", déplore-t-il. "Nous répondons à toutes les demandes qui nous sont faites pendant l’année en ce qui concerne le prélèvement du rein sur un donneur vivant. Cela veut dire que ces demandes se font rares elles-aussi", relève-t-il.

Zéro don, cette année

L’inertie frappe le don d’organes au Maroc, dont les débuts ont été, toutefois, encourageants, au cours des dernières années. "Les premières greffes d’organes et de tissus prélevés à partir de mort encéphalique, ont été réalisées en 2010 à Casablanca. La généralisation s’est faite graduellement d’année en année, jusqu’en 2015, année à laquelle l’ensemble des CHU marocains ont commencé à faire des prélèvements", raconte le Pr. Ramdani. 2015 a été, pour lui, l’âge d’or du don d’organe au Maroc. "Nous avions connu un pic en 2015, avec 11 prélèvements, ce qui nous avait hissé en tête à l’échelle du Maghreb", se souvient-il.

Mais revers de la médaille, l’année suivante: le nombre de prélèvements dégringole en se limitant à trois. "Et en 2017, nous sommes pratiquement à zéro prélèvement (…) Nous espérons qu’il y en aura quelques-uns d’ici la fin de l’année", souhaite le président du Conseil consultatif de la transplantation des organes humains.

Une absence de don, et une explication toute simple: les Marocains ne seraient pas assez sensibilisés, à en croire ce praticien. "Une journée dans l’année, c’est très insuffisant! Dans les pays européens, la sensibilisation est menée pratiquement toute l’année auprès de la population, en général, et des médias, en particulier", invoque-t-il, soulignant ainsi l’importance de la sensibilisation. "Il ne faut pas oublier que c’est un projet de société dans lequel tout le monde est impliqué: ce n’est pas l’affaire des médecins à eux seuls, du ministère à lui seul, ou encore des médias. Tous doivent agir ensemble, en cohésion. C’est cela qui nous manque, aujourd’hui!".

Agir, mode d’emploi

Optimiste, le Pr. Ramdani tient à le rester. Il estime que le nombre de prélèvements, une trentaine, de 2010 à 2017 au Maroc, "n’est pas mal". "Il faut, à présent, agir plus souvent auprès de la population. En 2015, il y a eu une journée nationale (22 avril) dans laquelle ont été impliqués les ministères des Affaires islamiques, de la Santé, de la Justice et des Droits de l’Homme. Mais une commission de suivi qui devait assurer sa pérennité n’a pas vu le jour", regrette-t-il.

Alors pour agir, ne serait-ce que localement, cette journée internationale a été placée sous le signe de la sensibilisation au CHU Ibn Rochd. "L’année dernière, nous nous étions focalisés sur la greffe rénale parce qu’elle a la particularité de se faire à partir d’un donneur vivant. Cette année, c’est sur la greffe de cornée (partie transparente de l’œil) que nous mettons l’accent", indique-t-il. Une thématique qui n’est pas le fruit du hasard, mais bien l’expression d’une préoccupation de santé publique: "Nous importons les cornées des États-Unis, alors que nous pourrions la prélever à partir d’un cadavre, c’est-à-dire d’un mort. Et là je précise qu’il y a mort encéphalique et mort par arrêt circulatoire. Les organes sont très peu prélevés dans le cas de celle-ci, sauf pour les tissus notamment la cornée", tient à expliquer le chef de service de néphrologie.

Possible, le prélèvement de cornées sur cadavre soulève un autre problème: la qualité du tissu. Le service de réanimation du CHU casablancais a constaté, dans une étude qu’il a menée, que les cornées prélevées, suite à l’accord préalable du donneur (et/ ou famille), ne sont pas en bon état. "Ils ne sont pas conservés dans de bonnes conditions en réanimation. Et c’est sur cette préservation de la cornée que nous procéderons à la sensibilisation au sein du CHU", précise le Pr. Ramdani. Services d’ophtalmologie et de réanimation, entre autres, font l'objet de cette campagne interne, tout comme les patients hospitalisés dans ces unités.

Cherche greffe d’organe désespérément

Face au manque d’organes, les longues attentes d’une greffe se transforme en désespoir. Partir à l’étranger s’avère être l’ultime recours, mais les résultats escomptés ne sont pas toujours au rendez-vous. Le président du Conseil consultatif de la transplantation des organes humains parle d’une possibilité qui impose au patient des conditions de plus en plus difficiles, notamment dans les pays européens. "Le médecin adresse son patient ayant besoin d’une greffe d’organe vers l’un des CHU du Maroc pour s’inscrire à la liste d’attente. Si le patient choisit d’aller à l’étranger, son médecin lui délivre alors une attestation expliquant qu’il est candidat à la greffe de tel ou tel organe, en mettant l’accent sur la rareté de ce genre d’opérations au Maroc", détaille le Pr. Ramdani. Et d’ajouter que "c’est vers la France que se dirige la majorité des patients ayant opté pour la greffe à l’étranger". À la priorité accordée au citoyen français, s’ajoute aussi la condition de résidence d’au moins trois mois en France. Ensuite, il faudra prendre son mal en patience.

"Au Maroc, c’est possible, il faut juste développer le don d’organe", tient à réitérer le Pr. Ramdani. Les volontaires peuvent s’inscrire auprès du tribunal le plus proche dans un registre informatisé et centralisé au niveau de toutes les villes où se font les greffes. "Depuis 2015, 1.000 personnes s’y sont inscrites. À présent, nous faisons face à un autre problème qui réside dans le fait que plusieurs ayant donné leur accord pour le don de leurs organes ne s’étaient pas inscrits dans le registre", soulève le Pr. Ramdani.

Sensibilisés par les coordinations agissant au sein des hôpitaux, plusieurs personnes, d’après ce praticien, se proposent de donner leurs organes. "Si, pour les inscrits, le prélèvement d’organes se fait automatiquement, pour les non-inscrits, ils sont potentiellement donneurs, selon la loi 16-98, sauf si la famille s’oppose", précise-t-il. Alors sensibiliser devient aussi convaincre: "Nous essayons de convaincre les familles, de leur expliquer que la religion ne s'oppose pas au don d'organes et que cette action est égale à une aumône continue (Sadaka Jaria), car une mort encéphalique peut sauver 7 vies!".

Transparence oblige

Face aux moins confiants, le président du Conseil consultatif de la transplantation des organes humains rassure et affirme que tout don d’organe est soumis à une procédure. Il explique ainsi que dès réception d’organes, la liste nationale d’attente est consultée, puis "un score d’attribution figurant dans le bulletin officiel est donné". En cas d’incompatibilité avec les têtes de liste, c’est au tour des patients suivants. "Et ce n’est pas tout: un PV décrivant toutes les étapes dans le détail est dressé par le pratiquant pour chaque organe reçu. Signé par le directeur du CHU, le PV est soumis, ensuite, au ministère de la Santé et au tribunal qui vérifie si le donneur est inscrit ou non sur la liste". En plus d’être humaine, c’est aussi, assure le Pr. Ramdani, une action sûre que de faire don de ses organes.

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