Mustapha Benfodil, écrivain sauvage

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ATELIERS SAUVAGES MUSTAPHA BENFODIL
Daikha Dridi
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Mustapha Benfodil a décidé de se jeter à l’eau. La terreur que peuvent éprouver les écrivains à l’idée de voir leurs livres envoyés au pilon, lui, a décidé de la prendre à bras le corps, de l’étreindre, de l’aimer au point d’en faire un roman et… un spectacle.

Son roman, L’antilivre est encore en devenir mais, qu’à cela ne tienne, Mustapha Benfodil a décidé de faire de l’inachevé un art en soi et c’est donc au spectacle nocturne de Benfodil livrant bataille au pilon, à son roman, à l’écriture qu’il a convié son public samedi aux Ateliers sauvages.

mustapha benfodil les ateliers sauvages

Dans L’antilivre, le narrateur est un livre destiné au pilon.

Aux Ateliers sauvages, ce lieu magnifique qui érige la nudité rouillée de ses piliers d’acier en hymne au dépouillement, Benfodil devient création artistique.

Il lit d’une voix parfois à peine audible des bouts de son roman, des bouts de textes sortis d’on ne sait où, des bouts d’invitations ou de lettres polies d’éditeurs refusant ses projets, des tickets de transports en commun…

Il lit et nous l’oublions parfois pour regarder ce qu’il a fait de ce lieu: un parterre jonché de feuilles que le public piétine, une rangée de livres crucifiés, cloués au mur en béton armé, une montagne de boules de papier que l’écrivain a froissées et jetées sous une table qui reçoit toutes les douleurs, toutes les terreurs, toutes les souffrances d’un romancier enfantant son livre tout en ne perdant jamais de vue l’horizon, le pilon.

Soudain, nous l’entendons appeler au secours, un frémissement passe parmi l’assistance, mais personne ne peut lui tendre la main, Benfodil crie:

Même le vent est avec eux, maman !

Le rafiot est complètement submergé

Nous baignons dans notre propre vomi

J’ai tout dégueulé, maman, tout !

On gerbait les uns sur les autres

On chiait les uns sur les autres

Et le sort nous pissait dessus

Nos prières butaient contre un ciel métallique

Et retombaient pierres

Le harraguier est devenu un dépotoir flottant de nos peurs pourries

Et nos rêves liquides

On a dû faire fuir tous les poissons avec notre poisse maman

Mustapha Benfodil est romancier mais aussi journaliste reporter, ce que le reporter ne peut se permettre d’exprimer, le romancier s’en empare. Il vient d’inventer le harraguier, rien que pour cela, son roman ne devrait jamais connaitre le pilon.

Il continue. Puis il s’arrête et change de registre. Il se met à arpenter les Ateliers sauvages. Le livre objet vivant, objet qui parle de ses souffrances, de ses frayeurs, de sa terreur d’être anéanti se transforme petit à petit, sans que l’on ait le temps de prendre la mesure du glissement qui vient de se faire sous nos yeux, pour devenir un être humain, des êtres humains. Une liste. Celle des auteurs algériens assassinés par les GIA. Dans la salle, quelqu’un souffle “la liste est longue”, mal à l’aise.

La remontée était inévitable et ceux qui ne l’ont pas vue venir n’ont qu’à s’en prendre à eux-même.

L'antilivre, Mustapha Benfodil. Editions Barzakh, Alger 2017

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