Dream City 2019 commence déjà: À la découverte de l'artiste bruxellois Thomas Bellinck (INTERVIEW)

Publication: Mis à jour:
DREAM CITY
Facebook/ Dream City
Imprimer

Artiste et chercheur de renom de la scène artistique européenne, Thomas Bellinck explore différentes disciplines, du théâtre à la performance en passant par les arts visuels et le cinéma.

Ses travaux ont été présentés dans plusieurs importantes institutions et manifestations culturelles à travers l'Europe comme le Kunsten Festival des Arts à Bruxelles, le Festival de Vienne, le Holland Festival à Amsterdam et le Kampnagel à Hambourg.

Basé à Bruxelles, Thomas Bellinck est en quête permanente de territoires pour épanouir ses recherches, en déplacement en Espagne, en Grèce, en Europe de l'Est ou en Italie, il trouve aujourd'hui en Tunisie un nouveau terrain d'étude.

L'artiste belge se prépare en effet à la prochaine édition du festival Dream City qui aura lieu en 2019. De passage à Tunis pour un travail d'observation à la médina, il se confie au HuffPost Tunisie.

HuffPost Tunisie: Comment vous-êtes vous retrouvé lié au projet Dream City 2019?

Thomas Bellinck: Il y a un an déjà, je suis venu ici discuter de mon éventuelle participation cette année. Je suis un artiste qui a besoin de temps pour s'imprégner.

J'aurais pu mettre quelque chose, comme ça rapidement dans la médina alors que ce qui est au cœur de ce festival c'est vraiment de chercher de nouvelles façons de travailler ensemble, de vraiment être à l'écoute de l'endroit, de la ville, etc.

Donc j'ai trouvé nécessaire de venir de temps en temps, d'assister à cette édition 2017 du festival, de voir comment ça fonctionne avec la ville, avec les artistes, quel est le vibe du festival, ça m'aidera à me préparer pour dans deux ans!

Le fait de travailler dans la ville et de s'en imprégner, c'est une démarche qui vous a séduit?

Oui, même personnellement dans ma pratique, car je suis metteur en scène, d'abord pour le théâtre mais aussi sous différentes formes, j'ai fait des installations, j'ai travaillé sur une série télé. Mais j'essaie souvent de faire des projets qui sont très documentaires, où il y a un aspect de co-création, de collaboration avec des comédiens qui n'ont jamais joué par exemple mais cela change tout le temps selon le projet, j'ai travaillé dans des prisons, avec des comédiens professionnels, etc.

Ce qui m'intéresse c'est vraiment de prendre le temps dans la ville, d'être à l'écoute de la ville, de rencontrer les gens, de travailler ensemble et de développer quelque chose ensemble.

Même si cette fois-ci je crois que pour les nouvelles créations je suis à la recherche d'une façon de travailler où les gens que j'engage dans le projet sont des experts du réel et m'aident à développer le travail sans la nécessité de les mettre sur scène. Je cherche plutôt des co-créations où les gens sont experts d'un domaine précis.

Justement, est-ce que vous avez déjà quelques éléments à révéler sur l'œuvre que vous allez présenter? Quelle sera sa forme?

Ça je ne sais pas encore, je ne connais jamais la forme à l'avance, je commence avec la recherche et la forme suit le contenu. Mais pour vous donner une première idée, je pense à quelque chose de plutôt performatif, mais ça peut être une installation performative, je ne sais pas encore. Pour moi le plus important c'est le processus de création avec les gens et après on va voir quelle forme ça prendra.

Mais je travaillerai à partir d'un livre de Grégoire Chamayou qui est un philosophe français. Son ouvrage, qui s'appelle Les Chasses à l'homme, étudie l'histoire de la pensée sur le thème des chasses à l'homme, la façon dont on chasse les êtres humains en Occident.

J'envisage un projet international dans lequel je travaille dans plusieurs villes en Europe et à l'extérieur de l'Europe, à partir de ce livre, avec des gens qui ont soit l'expérience d'être chassés, soit celle de chasser eux-mêmes. Le livre est un point de départ pour des débats, des ateliers, etc. C'est un peu l'idée du projet !

Les questions d'actualité sociales et politiques sont aussi récurrentes dans vos travaux…

Oui et qui ont souvent un côté systémique. J'ai travaillé dernièrement sur une série de pièces qui s'appelle "Simple as ABC", qui traite du dispositif migratoire occidental sous ses différents aspects.

Je viens par exemple de faire une comédie musicale documentaire sur les agences et les institutions de l'union européenne engagées dans la numérisation de la gestion des frontières, gérant par exemple les bases de données migratoires, des empreintes, des visages, etc. J'ai aussi fait des interviews et un compositeur les a mis en musique. Ce qui a donné une comédie musicale sur la gestion digitale des frontières européennes avec des comédiens chanteurs.

Je travaille actuellement sur ce nouveau "Simple as ABC" qui traite donc de la chasse à l'homme. Avant j'avais fait une installation intitulée "Domo de Europa Historio en Ekzilo" (NDLR: littéralement "Maison de l'Histoire européenne en exil") qui était vraiment un faux musée plutôt sur l'implosion de l'Union Européenne en 2018.

Ce sont souvent en effet des problématiques très spécifiques, très ciblées…

Oui c'est très précis, c'est pour cela que je suis ici car je cherche dans chaque endroit à lire, à rencontrer, rencontrer des gens qui travaillent sur la même thématique mais à partir d'un vécu local.

Par exemple en ce moment – mais c'est vraiment très récent – je suis en train de lire Albert Memmi, qui a écrit sur le racisme et le colonialisme avec l'ouvrage Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur. Ce genre d'ouvrage se rattache à ma recherche sur la chasse à l'homme.

C'est le festival qui vous a amené à explorer la Tunisie pour la première fois?

Oui, je suis venu en Tunisie pour la première fois l'année passée après l'invitation de L'Art Rue – dont les organisateurs notamment étaient vraiment très ouverts – pour venir voir durant une semaine le festival. J'y suis à nouveau pour une semaine, j'espère revenir l'an prochain, je vais essayer de monter vraiment une résidence de plusieurs semaines par la suite pour pouvoir lancer les ateliers.

Je vais essayer de tout voir! La fois passée, il s'agissait surtout de rencontrer des gens, des historiens, des activistes travaillant sur et dans la médina. C'était plutôt tout un panorama de ce qui existe.

Quelles-sont vos premières impressions après cette brève observation locale?

Pour l'instant, je suis très fasciné par le lieu et ce que fait l'Art Rue dans la médina est à mon sens incroyable.

C'est tellement diffèrent des endroits que je connais comme Bruxelles, j'ai déjà participé à des projets sur la ville. C'est difficile à décrire dans le sens où tout est différent, même le public est différent.

Rien que démographiquement, la population est tellement différente. Il y a par exemple énormément de jeunes, ce qui fait qu'il y a une soif culturelle qui n'existe pas à Bruxelles par exemple, où il y a au contraire plus de personnes âgées que de jeunes. Cela change complétement la dynamique, cela change notre perception des projets dans l'espace public, collaboratif, etc. cela change aussi la perception de l'art dans la société.

Il est difficile de comparer les manifestations dans l'espace public dans différents pays car l'espace public ne représente pas la même chose en Belgique ou en Tunisie par exemple. J'ai l'impression que l'espace public ici en Tunisie est encore beaucoup plus négociable qu'à Bruxelles par exemple où plein de choses sont codifiées.

C'est tellement différent qu'il me faut du temps pour voir qu'elles sont les codes, les rituels, comment les choses marchent. Mais je sens la tension d'une certaine liberté qui est vraiment là, je sens que ce n'est pas la même chose qu'en Égypte par exemple. Il y a la liberté d'un côté et de l'autre tu sens qu'il y a certaines œuvres d'art, dans la programmation par exemple, pour lesquelles je me suis dis: comment ils ont fait ça dans cette ville aussi près de certains bâtiments officiels?

Je verrai plus tard, plus en détail comment fonctionnent ici les négociations dans un processus artistique.

En tout cas, dans les thèmes que j'aborde la Tunisie est très importante, dans le sens où c'est un ancien protectorat, une ancienne colonie, de nouvelles frontières européennes. On sent une collaboration entre union européenne et frontière tunisienne, cela a un impact énorme qui n'est pas encore très visible et cela m'intrigue vraiment beaucoup!

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.