Le fabuleux destin d'Ismail Ahmed, de lanceur d'alerte dans un café kényan à la présidence de WorldRemit

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ISMAIL AHMED WORLDREMIT
Le fabuleux destin d'Ismail Ahmed, de lanceur d'alerte dans un café kényan à la présidence de WorldRemit | WorldRemit
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PORTRAIT - L’appétit vient en mangeant pour WorldRemit. Après le Maroc et le Sénégal, le spécialiste britannique des transferts d’argent a étendu son partenariat avec le marocain Wafacash pour couvrir plusieurs autres pays africains. Les clients de WorldRemit pourront ainsi recevoir leur argent dans l’une des nombreuses agences Wafacash au Cameroun, au Benin, au Burkina Faso, au Niger et en Côte d’Ivoire. Un déploiement qui sera effectif avant la fin de l’année en cours, déclare Ismail Ahmed, PDG de WorldRemit qui se félicite du grand nombre de points de collectes de la filiale d’Attijariwafa bank (2.000) grâce auxquels ses services seront "plus pratiques, plus rapides et moins onéreux".

Il faut dire que la société a des atouts à mettre en évidence. Encore inconnu au bataillon en 2010, le trublion a pu devenir en moins de huit ans le leader mondial de transfert d’argent en ligne, dérangeant sur leur propre terrain, des géants comme Western Union ou Money Gram. Rien qu’en 2016, WorldRemit a réalisé un chiffre d’affaires de 41 millions de livres sterling, soit une croissance insolente de 53% par rapport à 2015. Une véritable success-story portée par une personne qui n’a pas hésité à tout laisser tomber par principes. Retour sur le parcours incroyable du fondateur de la fintech britannique la plus prometteuse.

Le transfert d'argent, une manne inestimable

Tout a commencé au Somaliland. Encore jeune, Ismail Ahmed reçoit déjà de l’argent, envoyé par son frère installé en Arabie saoudite. "La plupart des hommes de ma région natale se sont installés dans les pays du Golfe dans les industries pétrolières vers la fin des années 1970, début des années 1980. Et tous ces gens envoyaient de l’argent à leur famille", se rappelle-t-il. Cela lui fait comprendre très tôt l’importance de ces transferts, surtout dans un pays ravagé par la guerre. Lui-même est obligé de cumuler les petits boulots pendant ses études à Londres pour subvenir aux besoins de sa famille réfugiée en Éthiopie. De cette période, il gardera le souvenir des longs trajets, des queues de plusieurs heures dans une agence pour effectuer ses virements et des prix, parfois exorbitants, de tels envois.

C’est donc naturellement qu’il oriente ses études vers ce secteur et soutient sa thèse de doctorat en 2000. "Après avoir obtenu mon doctorat, j’ai rejoint un programme de recherche et me suis intéressé, avec des collègues, à l’étude de la reconstruction après la guerre", raconte Ismail Ahmed. Il revient alors au pays et découvre avec stupéfaction l’ampleur insoupçonnée des transferts de fonds. "Les Nations unies avaient à l’époque estimé à 5 milliards de dollars le montant des transferts d’argent vers le Somaliland. Mais quand on a effectué nos recherches, on a découvert que ce montant était largement sous-estimé". En vérité, ce sont plus de 500 milliards de dollars qui sont envoyés au pays, sans même prendre en considération les transferts via les réseaux informels.

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Toute cette activité florissante allait toutefois connaître une fin tragique. À la suite des événements du 11 septembre 2001, les sociétés de transfert d’argent de la Somalie ont fait l’objet d’un examen international croissant suite à des soupçons de liens entretenus avec les groupes terroristes. En décembre 2001, l’administration Bush procède à la fermeture, pure et simple, du réseau Internet dans le pays. C’est la paralysie. "Il faut savoir que depuis le renversement de Siad Barre (ancien président de la République démocratique somalienne, ndlr) en 1991, la Somalie n’avait aucune institution bancaire ou commerciale régalienne", rappelle Ismail Ahmed. Les opérations de transfert étaient certes fiables, efficaces et peu coûteuses, mais elles ne prenaient pas en compte certaines normes internationales pour identifier les transactions suspectes et les programmes de blanchiment d’argent.

Pour remédier à ce problème, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) lance alors un projet visant à légitimer les services de transfert d’argent offerts par les sociétés somaliennes et éventuellement à les mettre en conformité avec les règles et les règlements bancaires établis à l’échelle internationale. Suite à ses travaux et son expérience dans le domaine, Ismail Ahmed est approché par les équipes du PNUD pour rejoindre le programme dont le quartier général était installé à Nairobi au Kenya. "Mon travail consistait à aider les équipes pour comprendre la réglementation en place, mais également pour l’installation d’une plateforme commune pour ce genre de transferts", explique le spécialiste qui conseillait également les sociétés étrangères sur place.

Le chercheur, l'institution internationale et le grand cabinet

Mais à son arrivée à Nairobi, Ismail Ahmed est confronté à un problème auquel il ne s’était pas attendu: la corruption. "J’ai été témoin de beaucoup d’irrégularités et de pratiques frauduleuses notamment chez les officiels qui géraient le projet et les consultants privés qui les accompagnaient". L’affaire avait fait grand bruit et impliquait directement le cabinet de conseil KPMG et plus précisément sa direction de l’Afrique de l’Est. Depuis le lancement du projet du PNUD, KPMG avait remporté tous les contrats de service professionnels attribués, parfois sans appel d’offres. Ismail Ahmed avait également appris que le célèbre cabinet avait présenté un document plagié au PNUD. Pire, c’était le cabinet qui suggérait les thématiques de recherche, qu’il remportait par la suite.

Le lanceur d'alerte pense à scénario digne des films d'espionnage pour brouiller les pistes

Pour un passionné du secteur, la découverte de telles pratiques est juste insupportable. "Je me rappelle d’un mail que j’avais reçu de Kofi Annan disant qu’il y avait zéro tolérance par rapport à de telles pratiques et que n’importe quelle affaire allait être traitée avec rigueur". Le choix est fait pour Ismail Ahmed qui décide de contacter les Nations unies. Pourtant, dans un endroit dangereux comme Nairobi, il fallait prendre ses précautions. Le jeune expert va alors penser à un scénario digne des films d’espionnage pour "brouiller les pistes". Il choisit un dimanche pour sortir incognito et se rend dans un cybercafé de la capitale kényane. Là, il rédige son mail sur une machine quelconque en prenant soin de réduire au maximum la police de caractère à l’écran pour que personne ne puisse lire par-dessus son épaule. "C’était tellement petit que j’avais besoin de lunettes pour déchiffrer moi-même ce que j’étais en train d’écrire" se souvient, amusé, le fondateur de WorldRemit.

A la recherche de la "taupe"

Deux jours plus tard, des investigateurs de New York sont envoyés pour enquêter sur ce qui se passe. "J’étais content, je me suis dit que finalement les choses allaient reprendre leur cours et que le programme allait enfin profiter aux personnes qui en ont le plus besoin", s’enthousiasme le chercheur qui ne réalise pas sur le coup que les personnes dépêchées pour enquêter étaient en fait envoyées... pour couvrir ce qui se passait!

À Nairobi, c’est le branle-bas de combat. Tout le monde cherche à découvrir l’identité de la "taupe" et tente tant bien que mal de dissimuler les éléments compromettants. "Autour de moi, mes collègues et les officiels me demandaient ce qui se passait, car ils ne savaient toujours pas qui était l’origine de la fuite. Mon supérieur m’a même demandé de les aider à détecter le 'suspect'". Ismail Ahmed se dévoue à la tâche. Il reçoit alors son propre mail et on lui demande d’éplucher une tonne de documents, dont certains protégés, pour débusquer le lanceur d’alerte. Pour pouvoir compléter son rapport, on lui donne des droits d’accès administrateurs à tout le système. Ismail retrouve alors une centaine de milliers de mails qui confirment ses croyances. Il constitue un dossier, non seulement de ce qu’il avait vu à la base, mais aussi de tous les documents auxquels il a pu avoir accès. "C’était un dossier encore plus volumineux que ma thèse de doctorat" plaisante le chercheur qui n’hésite pas à le déposer de manière officielle à la direction du PNUD en Somalie.

Mon supérieur est venu m'avertir que si je soumettais le dossier, je serais mis à la porte et je ne pourrais plus jamais retravailler dans le secteur

Cela se passe en octobre 2006. Un mois après, les ennuis commencent pour Ismail Ahmed. L’expert est brusquement transféré à Dubaï, que sa famille est forcée de quitter deux mois après, car le PNUD n’a pas pu obtenir de visa de résidence pour eux. Le Dr Ahmed apprend alors que son dossier n’avait jamais été transmis à la direction du PNUD à New York et qu’aucune enquête n’avait été lancée. Les superviseurs l’ont informé que le dossier était dans un lieu "sécurisé" et qu’il ne serait pas capable de le récupérer. Il a également découvert que toutes les copies papier des correspondances clés, des propositions et des documents d’appel d’offres concernant les contrats de consultation au cours des quatre dernières années avaient été supprimées des dossiers du bureau de Somalie.

Inébranlable, Ismail Ahmed décide de compiler un nouveau dossier. "Mon supérieur est alors venu me voir à Dubaï et m’a averti que si je soumettais le dossier, il allait y avoir de graves représailles, que je serais mis à la porte et que je ne pourrais plus jamais retravailler dans le secteur". Qu’à cela ne tienne! Convaincu et fidèle à ses principes, il transmet le dossier à la direction du PNUD en 2007. Les conséquences ne se sont pas fait attendre: Ismail Ahmed est viré du programme et toutes les entreprises de transferts d’argent, qui lui avaient déjà fait des propositions d’emploi, refusent de l’embaucher. Le PNUD retient également deux mois de salaire et d’autres paiements en souffrance, bloque les cotisations du docteur aux fonds de retraite et lance une enquête contre lui.

Une belle revanche

Entre temps, le projet du PNUD est annulé et les bureaux de Nairobi fermés. Pourtant, aucune enquête ne sera ouverte. Les ramifications de la fraude étaient telles que même le bureau central à New York a tout fait pour étouffer l’affaire. Ismail Ahmed ne voit alors plus qu’une seule solution: aller voir la presse. "Dans les organisations onusiennes, il est communément admis que pour régler un problème, il faut voir son supérieur hiérarchique immédiat. Si le problème persiste, il faut directement passer au bureau central. Et si ça ne marche toujours pas, il faut se tourner vers les médias". Le Dr Ahmed prend alors contact avec un journaliste de l'agence Reuters qui dévoile l’affaire. L’impact de la révélation est tel qu’une députée américaine se saisit du problème. Une enquête est finalement ouverte.

Sans emploi et ne pouvant plus travailler dans le secteur, Ismail Ahmed décide de reprendre les études et se rend à Londres une nouvelle fois pour un MBA à la London Business School. C’est là qu’il travaille sur le premier draft de sa société. En 2010, quatre ans jour pour jour après l’envoi anonyme du cybercafé à Nairobi, Ismail Ahmed reçoit enfin le verdict de son affaire: il a gagné! Il reçoit du comité éthique du PNUD un dédommagement qu’il utilise pour lancer sa propre compagnie. "Cette somme était providentielle, car elle m’a permis de me lancer sans devoir filer les clés de mon entreprise à un investisseur étranger".

Dès le lancement de WorldRemit, Ismail Ahmed s’envole pour le Somaliland où il installe le premier corridor de transfert d’argent. Aujourd’hui, la compagnie est présente partout dans le monde et emploie 394 personnes dans des bureaux au Royaume-Uni, États-Unis, Canada, Afrique du Sud, Singapour, Philippines, Japon, Nouvelle-Zélande et en Australie et gère près de 750.000 envois d’argent chaque mois via ses plateformes. Une belle revanche.

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