Collision entre un bateau de migrants et un navire de la Marine nationale: Bilan et déclarations

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TUNISIAN COAST GUARDS
A member of the Tunisia's national guard patrols the sea bordering Tunisia and Libya for vessels potentially carrying migrants trying to reach Europe on May 5, 2015 off the coast of Tunisia's southeast port of Zarzis. AFP PHOTO/FETHI BELAID (Photo credit should read FETHI BELAID/AFP/Getty Images) | FETHI BELAID via Getty Images
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La collision dimanche 8 octobre 2017, entre une embarcation d’immigration clandestine et un navire de la Marine nationale au large de l’île de Kerkennah qui a fait 8 morts et plusieurs disparus, a suscité une vive polémique auprès des médias et de la société civile, après que des contradictions dans les différentes déclarations ont été dénoncées.

Plusieurs membres des familles des personnes disparues se sont rassemblés mardi 10 octobre devant la base navale principale de Sfax pour connaître le sort de leurs proches. Au cours de ce rassemblement, ils ont imputé l’entière responsabilité de cet incident au navire de l’armée de mer.

Le parquet militaire ouvre une enquête

Alors qu'une enquête du ministère de la Défense Nationale avait été ouverte, les forces navales continuent à chercher d’éventuels survivants. Un navire de plongée a été mobilisé sur les lieux du drame pour retrouver les débris de l’embarcation. Des unités aéroportées et navales de sauvetage de Malte et d’Italie participent aux opérations de recherche et de secours, selon un communiqué publié par le ministère.

De son côté, le Procureur général de la direction de la justice militaire a affirmé qu’il était encore "trop tôt" pour déterminer les responsabilités juridiques dans l’accident, et que l'enquête se poursuit, selon un communiqué rendu public. Aussitôt informé, le parquet militaire a diligenté une enquête pour déterminer les responsabilités.

Toujours selon le communiqué de la direction de la justice militaire, le juge d’instruction militaire qui s’est saisi de l’affaire, s’est rendu à la base navale de Sfax accompagné du procureur de la République, où il a dressé un premier état des lieux. "Il a également émis les réquisitions nécessaires pour identifier les naufragés et déterminer les causes de la collision", a noté le Procureur général de la direction.

Invité sur le plateau d'Attessia, le porte-parole du ministère de la Défense, Belhassen Oueslati, a déclaré que c'est le bateau clandestin qui a heurté le navire de la Marine. Il a nié les rumeurs prétendant qu'il y aurait eu volonté de barrer la voie au bateau de la part de la Marine nationale, ce qui serait à l'origine l'accident. Oueslati a également souligné les sauvetages réguliers de migrants par la Marine tunisienne, indiquant qu'en 2017, 679 migrants ont été secourus. Selon Oueslati, l'opération de poursuite du bateau, alors inconnu par les autorités et refusant de répondre aux appels, a duré plus de 3 heures et s'est déroulée de nuit, ce qui a compliqué la situation.

Le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux dénonce

De son côté, le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES) s’est dit étonné de la lenteur de la réaction des autorités tunisiennes pour fournir des informations sur l’incident et dévoiler les circonstances du drame. Dans un communiqué publié mardi 10 octobre, le FTDES a appelé le gouvernement à présenter aux familles toutes les données relatives aux victimes et aux disparus et à garantir une prise en charge psychologique des rescapés.

"Le fait de se contenter de publier un bref communiqué du ministère de la Défense est de nature à alimenter les doutes sur cette affaire que les autorités officielles s’efforcent d’étouffer", lit-on de même source.

Le FTDES relève également des incohérences dans le communiqué du ministère de la Défense nationale, qui affirme que la collision a eu lieu à environ 54 km de l’île de Kerkennah, alors que des sources médiatiques italiennes auraient affirmé que l’embarcation s’est échouée dans la zone de recherche et de sauvetage relevant de la marine maltaise.

Il a par ailleurs appelé le gouvernement tunisien à la révision de l’approche sécuritaire dans le traitement de l’immigration irrégulière et au démantèlement des réseaux de passeurs. Le Forum a aussi appelé à réviser le processus de coopération avec l’Union Européenne qui privilégie l'approche sécuritaire et la fermeture des frontières.

Dans un autre communiqué, le FTDES a appelé à l'organisation jeudi 12 octobre 2017 d'un rassemblement de soutien aux familles des victimes pour demander aux autorités compétentes de conduire une enquête "sérieuse" sur les circonstances de l'accident, et également protester contre les politiques économiques et sociales qui, dit-il, "poussent les jeunes vers les bateaux de la mort".

Les partis politiques pointent du doigt la politique sociale du gouvernement

En réaction aux "ambiguïtés" entourant les circonstances de l'accident, les partis Ettakatol et le Courant Populaire ont exprimé leurs condoléances aux familles des victimes, attribuant par la même occasion la totale responsabilité à la politique sociale menée par le gouvernement qui "ne fait qu'attiser le sentiment de frustration chez les jeunes", et demandant à une révision des accords jugés "injustes" entre la Tunisie et l'Europe en matière d'immigration clandestine.

Ettakatol, de son côté, a rappelé qu'il ne s'agit pas d'un cas isolé et que le gouvernement se doit de traiter ce phénomène en profondeur, imputant ainsi la responsabilité de cette "crise" aux partis politiques au pouvoir.

Une tragédie selon l'Organisation Internationale pour les Migrations

De son côté, l'organisme des Nations Unies chargé du suivi sur l'état des migrants disparus partout dans le monde, a publié un communiqué dans lequel la cheffe de mission de l'OIM en Tunisie, Lorena Lando avait exprimé sa tristesse face à cette "tragédie".

"Nous sommes profondément attristés par cette tragédie qui affecte tant de migrants et de familles", a-t-elle déclaré avant d'ajouter "L'OIM est engagée à soutenir et à plaider pour une migration sûre et digne. Nous sommes préoccupés par ces événements de plus en plus nombreux liés la migration irrégulière depuis les côtes tunisiennes et nous travaillons en étroite collaboration avec toutes les parties prenantes pour développer des solutions à long terme ".

Le directeur du Bureau de Coordination pour la Méditerranée de l'OIM, Frederico Soda, est quant à lui revenu sur les tendances récentes concernant l'immigration clandestine depuis les côtes tunisiennes. "Le nombre de migrants tunisiens arrivés en Italie par voie de mer a augmenté. De janvier à août 2017, 1357 Tunisiens ont atteint la côte italienne, tandis que l'IOM estime que plus de 1400 sont arrivés au cours du seul mois de septembre 2017. Alors que l'augmentation de septembre est assez inhabituelle, les chiffres en soi restent assez bas par rapport aux arrivées enregistrées en Italie en 2017".

Selon la TAP, les dépouilles des huit passagers qui ont péri dans la collision, ont été remises mardi 10 octobre, à leurs familles. Les corps des victimes, repêchés et transférés au service d’autopsie du CHU Habib Bourguiba de Sfax, ont été identifiés, a indiqué le directeur de l’hôpital Ahmed Mahfoudh. Selon Mahfoudh, 4 victimes sont originaires de Kébili, deux de Kasserine, une de Jendouba et une de Ben Guerdane.

Dans une déclaration à l'agence Reuters, le porte-parole de la Garde Nationale tunisienne, Khalifa Chibani, a affirmé le nombre de tentatives d'immigration clandestine a nettement augmenté cette année. Cela serait dû, selon lui, à la "propagande des passeurs faisant la promotion de la Tunisie comme le point de départ le plus sûr pour les migrants".

Toujours selon Reuters, les trafiquants d'êtres humains utilisent de plus en plus la Tunisie comme point de départ pour les migrants en direction de l'Europe, après que les garde-côtes libyens, aidés par des groupes armés, ont renforcé les contrôles.

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