Sécurité en Afrique: "Plus rien ne justifie la rétention de renseignements" (ENTRETIEN)

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ALAIN JUILLET
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ENTRETIEN - Flux migratoires, partage de renseignements et situation de l'Afrique durant les cinq prochaines années... Autant de thématiques qui ont été abordées lors du Forum Africa Security et sur lesquelles revient Alain Juillet, président du Forum international des technologies de la sécurité (FITS) et co-organisateur de l'évènement, pour le HuffPost Maroc.

HuffPost Maroc: Parmi les différents échanges menés lors de l’Africa Security Forum, la question de l’inexorabilité des flux migratoires semble faire l’unanimité. Comment penser la sécurité africaine face à ces mouvements de personnes?

Alain Juillet: Beaucoup de gens n’en ont pas conscience, mais il est très important de préciser que l’immigration ce n’est pas un phénomène sud-nord. Vous avez plus d’immigration de pays africains vers des pays africains que de pays africains vers l’Europe. Cela veut dire que le problème se pose avant tout pour les pays africains entre eux. Les mouvements se feront alors des pays pauvres vers les pays riches. Les pays africains qui se développent et qui ont une bonne réputation parce qu’on y trouve du travail et parce qu’on peut y vivre convenablement, vont donc attirer les personnes issues de pays moins développés. On assistera alors à un phénomène de fuite de la main d’œuvre et de la capacité de production qui appauvrira encore plus ces pays sources d’immigration.

Que faire pour endiguer ce phénomène?

Pour empêcher cela, il faudra absolument une coopération entre les pays développés et ceux qui le sont moins, afin de stabiliser les populations. Cela implique de créer de l’industrie et de l’activité économique. Cela implique également un transfert d’investissements dans ces pays pour que les gens ne soient pas tentés d’aller ailleurs. Si rien n’est fait en ce sens, les pays pauvres deviendront la proie des organisations criminelles internationales ou transnationales avec des pouvoirs publics incapables d’agir faute de moyens. Ces zones seront alors transformées en zones de refuges, zones de production de produits illicites et zones de stockage pour ces organisations, ce qui aura de très graves conséquences de sécurité, y compris pour les pays riches tout autour. Il faut donc agir et agir maintenant.

Tout le monde s’accorde également à dire que la coopération interafricaine implique le partage de renseignements. Comment concilier entre cet impératif et les intérêts, parfois contradictoires, des pays ?

Il faut s’entendre tout d’abord sur une chose: dans le monde moderne, on peut avoir accès, tout à fait légalement, à des quantités importantes d’informations. La seule différence qui fait que l’on peut accéder à des informations que d’autres n’ont pas est la disponibilité et l’importance des moyens mis en œuvre. Là encore, ce sont les pays pauvres qui se trouvent de facto défavorisés face aux pays riches. Bien sûr, chaque pays voudra protéger ses informations. Mais en dehors des informations politiques, et encore dans leurs aspects militaires et techniques, il n’y a plus aucune raison qui justifierait la rétention de renseignements. Il s’agit donc avant tout de volonté politique. Les dirigeants des pays doivent prendre conscience que l’avenir de leur région et de leur continent passe par la coopération.

Un exemple concret de ce que j’avance est ce qui s’est passé en Europe avec l’arrivée des dernières vagues de terrorisme. Avant ces évènements, les services de renseignements européens n’échangeaient pas, ils ne se parlaient même pas pour certains d’entre eux. Mais face à la menace terroriste, et parce qu’il y a une pression pour le faire, ils ont commencé à collaborer. Aujourd’hui, ils continuent toujours à ne pas se parler ou très peu, mais dès qu’il s’agit de terrorisme, il y a un échange fluide et complet des informations. Je pense qu’une telle chose est également possible entre les pays africains du moment où on le veut. Comme le disait un grand philosophe grec il y a très longtemps, là où il y a une volonté, il y a un chemin.

Quelles sont vos prévisions pour les 5 prochaines années, quant à la situation en Afrique, situation démographique, économique, et de ses zones de conflit?

Je ne suis pas un vieux sage sous le baobab pour dire l’avenir, mais certains points sont d’ores et déjà prévisibles. Concernant la situation démographique, le développement de la population est là et va continuer. L’Afrique verra sa population doubler dans les 30 prochaines années ce qui est énorme. On sait aussi, selon les prévisions, qu’il va y avoir une croissance de l’ordre de 6% à 7% par an ce qui est également considérable. Ce que l’on ne dit pas assez, c’est que cette croissance ne sera pas partout de la même ampleur. Il y aura des pays à 0% de croissance tandis que d’autres caracoleront à 10% ou 12%.

Par ailleurs, l’arrivée d’Internet, ou du moins l’accès à l’information pour les jeunes générations africaines va changer les relations dans les pays entre les hommes de pouvoir et le peuple. Ce dernier, en sachant de plus en plus, acceptera de moins en moins un certain nombre de choses. Le système politique d’un certain nombre de pays africains basé sur un chef qui dirige et qui répartit les richesses selon ses propres critères va progressivement se défaire.

Est-ce qu’il y aura des conflits? Probablement. Je pense que la zone du Sahel cristallisera une bonne partie des tensions. Mais il est intéressant de noter que nous sommes dans un continent où les conflits sont rarement des conflits de pays, mais plutôt d’ethnies, de tribus ou de zones. Un autre point également est que la montée de la population s’accompagnera d’une demande croissante en eau, en nourriture et en énergie. Certains pays, et plus précisément les grandes villes de ces pays, comme Kinshasa ou Lagos, pourront être la proie de pénuries qui pourront dégénérer en émeutes si elles ne sont pas gérées correctement.

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