L'affaire Weinstein, la preuve que même des femmes comme Angelina Jolie et Gwyneth Paltrow n'ont pas réussi à briser la loi du silence

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HARVEY WEINSTEIN
Drew Angerer via Getty Images
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HARVEY WEINSTEIN - Briser la loi du silence. C'est presque une expression toute faite tant elle est passée dans le langage commun. Cette loi non écrite aux contours flous fait pourtant des ravages. L'affaire Weinstein est une illustration parfaite de combien cette loi est puissante et ce silence, assourdissant.

Le producteur star américain Harvey Weinstein a été licencié ce dimanche 8 octobre par sa propre maison de production. Deux jours plus tard les accusations et les témoignages glaçants de victimes se multiplient. Ce mardi 10 octobre, deux Françaises, Emma de Caunes et Judith Godrèche, se confient. Tout comme des actrices puissantes et influentes comme Angelina Jolie ou encore Gwyneth Paltrow. L'Italienne Asia Argento assure, elle, avoir été victime d'un viol en 1997.

Pourquoi aujourd'hui, en octobre 2017? Pourquoi ne pas avoir parlé plus tôt? Certaines l'ont fait. Gwyneth Paltrow par exemple en avait parlé à Brad Pitt qui partageait sa vie alors. L'acteur était allé le confronter, assure-t-elle au New York Times mais à cause des pressions d'Harvey Weinstein sur la toute jeune actrice pour qu'elle se taise, rien n'a été rendu public. Judith Godrèche en parle quant à elle à une femme haut placée à Miramax qui lui conseille de garder le silence, pour que la promotion de son film n'en soit pas entachée.

Angelina Jolie confie de son côté avoir prévenu ceux qui pouvaient travailler avec lui de son comportement. Toutes ont vécu ces harcèlements, ces agressions et parfois ces viols au début de leur carrière. Laquelle aurait pu risquer sa carrière pour accuser publiquement un homme aussi puissant?

Parler mais peut-être tout perdre au passage

Preuve que la parole a mis beaucoup de temps à se libérer, en 2004, une journaliste américaine voulait déjà parler du comportement de ce producteur dans une enquête sur Miramax en Italie. Elle accuse désormais le New York Times de l'avoir censurée et dit avoir reçu des pressions des acteurs Matt Damon et Russell Crowe. Mais cela n'explique pas forcément le silence de ces femmes, parmi les plus influentes du monde du cinéma. Si même elles ne peuvent dénoncer un agresseur, qui le pourrait?

"Je ne suis pas étonnée de ce silence", confirme Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l'association mémoire traumatique au HuffPost. "Dans tous les systèmes fermés qu'il s'agisse de la famille, du couple, d'une institution ou d'un milieu comme celui du cinéma, la loi du silence est présente". À quoi s'exposent ces femmes? À ne pas être entendues, à ne pas être prise au sérieux, à être culpabilisées, à des menaces, à être mises en cause, à devoir se défendre, en un mot, à perdre beaucoup.

Leur statut de star confirmée ou en devenir, et celui de leur agresseur est une promesse supplémentaire que leur histoire sera ensuite décortiquée par la presse pendant plusieurs jours ou même plusieurs semaines. Qui, juste après une agression, aurait la force à ce compte de prendre la parole et de dénoncer?

L'effet de la dissociation traumatique sur la parole

Imaginons que Gwyneth Paltrow ou Angelina Jolie aient décidé de garder le silence sur ce qu'elles ont subi jusqu'à ce qu'elles aient une carrière bien installée. La première aurait pu prendre la parole quelques années plus tard, quand elle décrochait l'Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans "Shakespeare in love". Mais comment être sûre qu'elle n'allait pas tout perdre? Et le pouvait-elle vraiment?

Certaines victimes de violences peuvent développer une dissociation traumatique. Après l'agression, la victime est paralysée par un état de sidération. Le cortex cérébral est alors incapable de contrôler l'intensité de la réaction de stress. L'organisme perçoit qu'il y a un risque vital. Il déclenche des mécanisme de sauvegarde qui ont pour effet de faire "disjoncter le circuit émotionnel", selon les termes de Muriel Salmona et cela entraîne une anesthésie émotionnelle et physique.

C'est cette anesthésie qui produit la dissociation. Cet état s'affirme par "un sentiment d'étrangeté, de déconnexion et de dépersonnalisation, comme si la victime devenait spectatrice de la situation puisqu'elle la perçoit sans émotion". Voilà qui peut aussi expliquer bien des silences, car cet état de dissociation peut durer des années.

"Nous avons aussi un rôle à jouer"

"Même lorsqu'elles parlent, comme ces actrices l'ont fait, personne n'a vraiment envie de les entendre. La société n'a pas envie de savoir ça", dénonce aussi Muriel Salmona. L'affaire Weinstein éclate quelques jours après la sortie en France du livre de Sandrine Rousseau, "Parler". Un récit de l'agression sexuelle qu'elle affirme avoir subi par l'ancien député Denis Baupin. Un témoignage pour encourager les victimes de violences sexuelles à ne plus se taire.

"Briser la loi du silence est un remède qui peut être douloureux au début mais aide à se réconcilier avec soi-même, à être plus forte ensuite", écrit l'ancienne élue EELV. Mais comment y parvenir? Selon Muriel Salmona, il faut qu'une victime se mette à parler et soit entendue pour que d'autres puissent parler à leur tour.

Mais tout n'incombe pas à la victime. "Nous avons aussi un rôle à jouer. Les médias doivent en parler en respectant les victimes, les professionnels de santé doivent poser la question à leurs patients. Mais plus largement, nous devons individuellement nous préoccuper de nos enfants, de notre famille, de nos amis et leur poser la question."

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