À Londres, l'artiste Hana Tefrati rend hommage aux communautés Queer du Maroc (ENTRETIEN)

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CULTURE – Hana Tefrati, artiste maroco-allemande pluridisciplinaire et activiste, a présenté à Londres le 6 octobre dernier, dans le cadre de la Foire d'art contemporain africain 1:54, une performance artistique engagée.

C’est au Somerset House, prestigieux temple de la culture britannique, qui a abrité la prestigieuse foire 1:54 fondée par Touria El Glaoui, et qui met en avant la diversité et la richesse de l’art contemporain africain, qu'a pris place la performance "Desire Paths", co-produite par Mint Works, plateforme culturelle basée à Marrakech.

hana tefrati

Hana a investi le couloir principal de l’aile ouest du bâtiment pour une performance artistique qui aura, 3 heures durant, mis en lumière les difficultés rencontrées par la communauté Queer au Maroc (Queer désignant les orientations sexuelles autres qu'hétérosexuelle, ndlr), à travers une prestation très physique... et légèrement dénudée.

À travers son art, elle questionne l'identité des Queer, les théories du genre et les mouvements dans les espaces publics. Diplômée du European Dance Development Center (EDDC) et de l'Académie de Danse de Arnhem aux Pays-Bas, elle collabore avec de nombreux artistes et chorégraphes dans le monde entier, mais surtout à Marrakech où elle organise des résidences d'artistes au sein de son collectif Queens Collective.

Pour le HuffPost Maroc, elle revient sur cette expérience intense à Londres, expliquant le cheminement qui a conduit à ce choix artistique audacieux, mais son combat pour les communautés LGBTQ marocaines bien trop marginalisées et invisibles dans la sphère publique.

HuffPost Maroc: Parlez-nous de "Desire Paths"...

Hana Tefrati: C'est une performance, sans la dimension dramaturge. C'est plutôt une action engagée pour réclamer l'existence de communautés Queer au Maroc. Le but est de donner une visibilité à ce qui n'est pas vu, ni connu, ni respecté, car les communautés Queer sont hors des sentiers ici. Je veux aussi dénoncer cette norme sociale selon laquelle un homme ou femme doivent faire des choses "normales", comme se marier ensemble, rester respectivement à leur place. Et dénoncer aussi les contraintes sociales, les rôles des genres, tout ce qui est standard et normalisé.

"Desire paths", qui en français signifie lignes de désir, désigne des lignes invisibles qui n'existent pas mais qui à force de décisions d'êtres humains qui décident de marcher ensemble, finissent par créer un chemin. Durant la performance, mon corps fait sans cesse des mouvements qui viennent des hanches, du bassin, car la force des femmes vient de là. La position de mon corps est horizontale car les Queer dans la société marocaine sont faces au sol, ils ne sont pas debout, à la verticale, prêt à avancer. Alors j'avance puis je recule, et je recommence, encore et encore. Pour aller de l'avant il faut parfois faire des pas en arrière. Je porte une robe en crochet noire, que j'accroche à un mur à l'aide d'un fil. Plus je me déplace, toujours à l'horizontale, plus elle se défait, révélant progressivement mon corps dénudé et vulnérable, mais couvert de pétales de roses et de plumes. J'ai choisi de le recouvrir de matériaux légers et fragiles, pour ne pas être totalement nue. Mon but n'est pas de sexualiser mon corps mais d'en faire un support qui délivre un message: "nos corps nous appartiennent". À la fin, je me déplace, debout, et je marche fièrement une fois délivrée de ma robe noire.

desire paths

Pourquoi avoir consacré votre dernière performance aux communautés Queer du Maroc?

Car il y en a beaucoup plus qu'on ne le pense ici au Maroc, et ce qui leur arrive est terrible. Nous sommes dans l'ignorance, on est dans une société qui n'a pas le droit de savoir mais qui veut aussi ne pas savoir. On est encore loin du coming-out public, les choses se passent dans des petits cercles discrets. Marrakech, par exemple, est une ville où ces communautés sont très présentes mais elles se cachent par peur de représailles, de violences. Dernièrement, il y a eu les spectacles "Kabaret Chikhates", qui rend hommage aux hommes qui dansent déguisés en femmes, en chikhates, et qui se rêvent chanteuses populaires. Je ne sais pas si les hommes de la troupe sont réellement transexuels, mais c'est déjà un énorme pas culturel.

Revenons à "Desire paths". Quelle a été votre sentiment pendant et à l'issue de la performance?

Je me sentais forte, vraiment très forte, comme une amazone. J’ai ressenti beaucoup de douleurs, ça faisait très mal tous ces mouvements. J’ai saigné au bras et me suis en quelque sorte détruit le dos. Mais j’étais déterminée, je ne regardais pas le public, je voyais seulement les pieds des gens, de plus en plus nombreux, alors ça m'a encouragée à continuer et ça a renforcé ma résistance. À la fin, j'étais très heureuse et libérée.

Comment avez-vous réussi à captiver un public pendant 3 heures? Comment a été accueillie votre performance?

Je n'ai pas cherché à le captiver, j'étais seulement là, à faire mes mouvements pendant tout ce temps, c'était très long. Mais c'était vraiment très fort comme moment. On m’a dit que c’était même très émouvant. J'entendais le public qui compatissait avec ma douleur, comme s'il souffrait avec moi car c’était dur ce que j’endurais physiquement. Je sentais ce soutien et c'était extraordinaire.

Il s'agissait là de la toute première présentation de cette performance. Pourquoi à Londres et pas au Maroc?

À vrai dire, je pensais au début ne pas pouvoir faire cette performance à Londres car j'étais invitée en tant qu’artiste marocaine, et je ne savais pas comment appréhender cela. Je ne montre pas mon travail au Maroc car je me sens très censurée et limitée par rapport à mon langage artistique, qui n’a apparement pas sa place au Maroc ou dans des pays arabes. Le corps féminin, élément principal de mon travail, est considéré comme haram. En tant que Marocaine à Londres, je me demandais si je devais suivre les lois marocaines ou si je pouvais être libre et "non-limitée" dans mon travail. Donc je cherchais mes limites, or il n'y en avait pas. Le moment où je suis presque nue est improvisé, ce n'était pas prévu. Je me lève et finis la performance dénudée dehors, à l’extérieur du bâtiment.

Vous ne présenterez donc pas "Desire Paths" au Maroc?

C'était une action activiste qui souvent dans ces cas-là ne se font qu'une fois. S'il y a une demande, alors peut être que je la reproduirai ici, mais dans un lieu "safe" pour ma sécurité, où je sentirai du respect. Je ne veux pas créer de drame, ni provoquer la culture et qu'elle me rejette.

Vous consacrez en partie votre travail à des problématique sociétales...

Oui, c'est important pour moi d'aborder des sujets de société parfois sensibles. J'ai une approche toujours très féministe, je suis pour l'empowerment des femmes. Mon travail parle toujours de la femme, de la liberté du corps et des libertés qu'on trouve avec.

Comment est née votre collaboration avec le collectif Mint Works?

On collabore sur de nombreux projets ensemble. Ils sont un soutien depuis un moment et très présents sur la scène artistique de Marrakech. J’ai aussi crée y a 4 ans le "Queens Collectif" à Marrakech, qui est un espace de communauté d’art local présent tout le temps et un lieu de résidences et d’événements comme des expositions, fêtes et projections. Le but est de faire venir des artistes étrangers afin qu’ils rencontrent des artistes marocains. C'est une plateforme de rencontres pour soutenir des collaborations et pousser les artistes marocains à se produire à l'étranger. En tant qu’artiste, je bouge beaucoup dans le monde, ça m’enrichit, et je souhaite que d'autres artistes d'ici s'enrichissent aussi.

Quels sont vos futurs projets ?

Je suis pour l'instant en répétition à Berlin pour une pièce aussi sur les Queer avec des danseurs d'Afrique du Nord, surtout des Tunisiens, et avec des personnes transgenres. J'ai un projet au Maroc en cours, je travaille à ouvrir un lieu de danse, un centre expérimental, d'expression physique et corporelle pour tous.

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