Personne n'échappe à la vindicte de Boudjedra à l'exception notable de Said Bouteflika

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RACHID BOUDJEDRA
PARIS, FRANCE - APRIL 3: Rachid Boudjedra, Algerian writer poses during portrait session held on April 3, 2014 in Paris, France. (Photo by Ulf Andersen/Getty Images) | Ulf Andersen via Getty Images
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Amis lecteurs, j’ai pris sur moi de lire pour vous le dernier “pamphlet” de Rachid Boudjedra Les Contrebandiers de l’histoire, paru aux éditions Frantz Fanon, dans une collection spéciale intitulée “Mise au point”. J’ai pris sur moi, parce que, comme beaucoup, j’ai encore dans mon coeur une affection que je voudrai intacte pour l’auteur de L’escargot entêté. Et entêtée je demeure à vouloir continuer à penser à Rachid Boudjedra, en dépit de lui, comme à l’un des meilleurs romanciers que l’Algerie a enfantés.

Un exercice qui devient pénible et douloureux à la lecture des Contrebandiers de l’histoire, ce texte que l’auteur décrit comme “un brûlot” et que son éditeur a pris le soin de définir en couverture comme un “pamphlet”.

Mais que dire?

Cela fait longtemps que Boudjedra a abandonné le roman pour lui préférer le “brûlot” et qu’il se sent plus à l’aise dans le registre du dénigrement et de la dénonciation. Le problème est qu’il semble avoir, avec Les Contrebandiers, épuisé toutes ses ressources créatrices et ses capacités à structurer un texte, au point où le résultat a du mal à se hisser y compris à la définition de pamphlet ou de brûlot.

Ce n’est pas tant la violence des Contrebandiers de l’histoire qui est remarquable mais le fait que cela ressemble à de la violence aveugle.

Personne ne semble être à l’abri de la rage boudjedrienne: ni la longue liste des écrivains qu’il traite en veux tu en voilà de “harkis”, de “larbins”, de “prédateurs”, de “psychopathes” ou de tueurs “membres du GIA”. Ni les éditeurs de livres, ni ceux des journaux, ni les enseignants universitaires, ni les historiens, ni les réalisateurs de cinéma, ni les Algériens qui ont quitté l’Algérie pendant la guerre civile… personne n’échappe au moulinet de Boudjedra.

Personne n’échappe à la vindicte de Boudjedra à l’exception notable de Said Bouteflika:

(…) "Said Bouteflika qui me déclara son soutien total et dénonça l’ignominie dont j’ai été la victime. J’ai été très ému et très content de cette intervention du premier conseiller du Président de la République que je salue et remercie ici très chaleureusement. Il était là en tant que représentant de l’autorité de l’Etat et en tant qu’intellectuel. Ce que d’autres n’ont pas eu le courage de faire."

C’est donc par de chaleureux remerciements au frère de Abdelaziz Bouteflika, président de l’Algerie depuis 1999, que l’auteur décide curieusement de clore un livre où il fait entre autres le procès du système politique et économique:

(…) "Les Algériens, toutes classes confondues, qui en ont marre qu’on leur fasse quotidiennement l’éloge de la mondialisation et du libéralisme économique qui les appauvrit grâce à une inflation terrifiante … Et lors des dernières législatives les Algériens ont répondu à ces falsifications politiques en s’abstenant de voter à… 65% et ce n’est pas un chiffre c’est un CRI."

Aux paradoxes qui s’accumulent dans ce pamphlet, s’ajoutent les erreurs et les contrevérités.

Kamel Daoud qu’il calomnie en affirmant qu’il était membre des GIA, n’a évidemment jamais fait partie des Groupes islamiques armés (GIA) cela n’est pas seulement une accusation farfelue et grotesque mais sa non véracité est vérifiable immédiatement: Daoud était le chroniqueur le plus adulé des lecteurs du Quotidien d’Oran pendant les années où les GIA ont sévi, il était chroniqueur, reporter, il était même rédacteur en chef du Quotidien d’Oran, il suffit de visiter les archives du plus vieux quotidien de l’Oranie pour s’en assurer.

Les erreurs historiques où l’auteur se trompe de date, confond un massacre avec un autre:

"C’est ainsi que s’est développée la thèse que c’est le colonel Amirouche, le chef de la Wilaya 3, qui a commis le massacre de Melouza perpétré en 1956".

Alors que le massacre de Melouza (qui se trouve au nord de la ville de M'Sila, à la lisière du Constantinois et de la Kabylie) a été perpétré en 1957 et non pas en 1956 et que personne jusqu’à aujourd’hui n’a attribué la responsabilité de ce crime-là au colonel Amirouche.

Mais encore? Ferial Furon, auteur de Si Bouaziz Bengana, dernier roi des Zibans, est parfois appelée “Muriel Furon”.

Mais c’est probablement grâce à Wassyla Tamzali, auteure de Une éducation algérienne, que Boudjedra nous livre les passages qui resteront dans l’anthologie des oeuvres les plus burlesques:

"(…) Cette bourse mensuelle de 300 DA permettait aux étudiants de vivre correctement. Mais pour Wassyla Tamzali, elle lui permettait de faire des achats superflus en robes et chaussures de luxe qu’elle se procurait dans un magasin chic situé juste en face de l’Université, et à côté de La Brasserie des Facs…. elle faisait de l’exhibitionnisme de classe pour nous épater et nos provoquer."

Et toujours à propos de Wassyla Tamzali qui révulse l’auteur parce qu’elle émet les thèses, dit-il, du “qui tue qui” à propos des massacres des années 90 :

"(…) Moi qui portais (toujours!) deux capsules de cyanure qui m’avaient été données par un ami pharmacologue de l’Université d’Oran."

"Moi qui portais une barbe fournie et naturelle et une perruque aussi fournie mais artificielle, je fus donc abasourdi par ce discours de Wassyla Tamzali (…)"

Rachid Boudjedra semble tellement hanté par les traitres à la cause nationale, les harkis, les vendus qu’il en devient obnubilé, il écrit “ce livre pour dire [sa] rage et [sa] colère contre un climat délétère et une partie (infinie!) de la société qui est complice de la trahison qui se propage” mais il oublie de nous dire pourquoi il semble penser qu’en ce moment précis de son histoire notre pays connait un mouvement littéraire favorable “à la traitrise” ou au révisionnisme historique ou “à la haine de soi”?

Il ne nous livre aucune analyse, ni tentative d’explication du phénomène qui semble l’obséder. Tout ce qu’il fait c’est une sorte de liste infernale, qui n’en finit pas de s’allonger. Des listes de Schindler, des traitres à jeter à la vindicte populaire et des potences, voilà tout ce qu’offre Les contrebandiers de l’histoire, sans même nous faire la politesse, à nous ses lecteurs désarçonnés, d’y mettre un peu d’effort, ou de style.

Les contrebandiers de l'histoire, Rachid Boudjedra. Editions Frantz Fanon. Tizi Ouzou, 2017.


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