L'artiste marocaine Meriem Bennani expose à New York (et offre une alternative absurde aux fake news)

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SIHAM ET HAFIDA
MERIEM BENNANI VIA THE KITCHEN
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CULTURE - Le 21 août dernier, le président Donald Trump, comme de nombreux Américains, a observé la lune passer entre le soleil et la Terre. L'artiste multimédia Meriem Bennani a publié une vidéo sur Instagram pour immortaliser ce moment devenu viral, montrant le président les yeux plissés essayant d’avoir un aperçu du phénomène naturel.

La vidéo de Bennani est cependant une "fake news". Dans son adaptation des événements réels, Trump est équipé de "lunettes éclipses spéciales" en forme de capuches KKK (Ku Klux Klan) - un clin d'oeil à sa réticence continue à condamner les manifestants de la suprématie de la race blanche, suite aux actes violents qui ont eu lieu à Charlottesville en Virginie. Dans la vidéo, alors que le ciel s’assombrit soudainement et que l'éclipse est presque totale, Meriem Bennani zoome sur une capuche triangulaire qui navigue dans le ciel, pour passer ensuite devant le soleil, le tout sur fond d’une musique dramatique. Un peu à la manière des clips vidéo que l'on trouve sur la plate-forme Vine, celle de Meriem Bennani flotte quelque part entre la vidéo virale et une l'œuvre d’art avec un grand O.

En tant qu'artiste, Bennani crée des vidéos qui testent les limites des médias qu'elles utilisent, vacillant entre le documentaire et le fantastique, le sérieux et le déjanté, les "America's Funniest Home Videos" et les productions de David Lynch. Son esthétique rappelle ce à quoi ressemble un livestream sur les réseaux sociaux lorsqu'il est tout à coup envahis d'emojis souriants, de coeur et de visages en colère pour commenter les événements en marche dans le monde. Le plus souvent, les films de Meriem Bennani dramatisent l'absurdité de la vie quotidienne à l'aide d'effets spéciaux, qui scintillent ou explosent! Cependant, quelques fois le monde réel est suffisamment bizarre tel qu’il est. Prenons ainsi la vidéo ci-dessous qui montre une femme en train de promener un ballon sous forme de chien à Dubaï, accompagnée de la légende suivante: "Est-ce vraiment réel?😵"

Is this real life 😵? I'm exhausted from too much excitement need a nap bye zzz

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Âgée de 29 ans, Meriem Bennani est née à Rabat, et vit actuellement à New York. En tant que femme musulmane vivant au coeur des États-Unis de Trump, elle se sent dans l’obligation d’utiliser son art pour défendre ses semblables – les immigrés, les musulmans, et les femmes. Bennani accepte cette responsabilité, mais refuse de faire les choses d’une manière classique et ordinaire. C’est pour cela qu’elle délaisse le sérieux pour l’humour, et crée des vidéos et photos à caractère espiègle et enjoué. Son sens de l’humour n’est pas complètement satirique, mais se rapproche davantage du style des "bêtisiers", tout en frôlant le ridicule sans commettre l’erreur d’y tomber, recherchant à provoquer des réactions parmi les membres de son public, quelles que soient leurs convictions politiques.

L’exposition de Meriem Bennani intitulée "Siham & Hafida", est actuellement présentée à l'espace "The Kitchen" à New York. Il s’agit d’une installation vidéo projetée sur des surfaces multiformes, qui transforme la salle entière en un cercle composé d’écrans hétéroclites, dont les contenus ne sont pas vraiment synchronisés, mais entre lesquels une sorte de fil conducteur est établi. L’attention du spectateur se voit captivée par un grand nombre de séquences d’images animée et, à travers l’espace de la galerie riche en éléments visuels, se retrouve à jongler entre perception des détails et interprétations.

Employant son style bien particulier de documentaire un peu loufoque, Bennani explore spécifiquement la situation contemporaine des Chikhates – les chanteuses de l’Aita qui remontent au 20e siècle. Comme l’a expliqué l'artiste au HuffPost, les chikhates chantent en arabe dialectal sans que leurs paroles ne soient transcrites sous forme écrite, la langue est donc transmise oralement à travers la chanson. "Elles sont de véritables archives de la langue", dit Meriem Bennani au HuffPost. "Elles sont l’histoire vivante de la culture populaire. Chaque nouvelle génération renouvelle cette tradition d’histoire orale, propre au pays entier, et qui est reste intacte à travers les corps de ces femmes".

More tonight 🍾 #sihamandhafida opens at @thekitchen_nyc today 6-8 pm 🎶 curated by @lumit 🎊 🎊🎊@ssiiggnnaall

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Les performances des Chikhates sont divertissantes, mais représentent aussi le folklore marocain et la résistance ; elles sont en même temps des pop stars et des gardiennes de la culture marocaine. Durant le protectorat, ce genre musical était un moyen de rébellion, grâce auquel les Marocains pouvaient rester attachés à leur culture face aux influences occidentales qui s’immisçaient au sein de leur société avec agressivité.

Au Maroc, Bennani a passé du temps avec deux Chikhates légendaires qui appartiennent à deux générations différentes. Hafida est une ancienne Chikha très connue, mais Siham est une vedette montante de la ‘Aita’ qui ne fait que commencer. Hafida appartient à une ancienne génération; elle est analphabète, porte le voile et a consacré toute sa vie à l’art de la Aita. Siham, quant à elle, est accro à son iPhone, porte des vêtements de marque et un maquillage impeccable, et vise à introduire son art à la génération marocaine d'aujourd’hui.

Même si Hafida et Siham se connaissent, elles ne s'étaient jamais parlé auparavant. Cette rancune entre les deux artistes est née suite à une rencontre précédente, durant laquelle Hafida est entrée dans une pièce, et sans raison valable, Siham est sortie immédiatement sans dire bonjour. "Que puis-je dire? Les gens sont si…", raconte Hafida à son mari dans l’une des séquences de l’installation vidéo de Bennani avant de continuer: "Je suis entrée et elle est partie immédiatement. Je ne comprends pas pourquoi elle est partie immédiatement". Hafida, dont l’égo a été blessé, refuse d’abandonner sa rancune, chose que l'on peut comprndre. Les spectateurs peuvent croire qu'ils n'ont rien en commun avec ces Chikhates, mais la vérité peut les surprendre.

Invitée chez Hafida, Bennani a passé deux jours à filmer les moindres mouvements de cette dernière. Des touches de réalisme magique sont ce qui caractérisent ce documentaire; des gouttelettes de sueur sous forme de diamants, ou encore un violon qui change de forme pour devenir caoutchouteux par la suite. À un certain moment de la vidéo, Hafida est filmée en train de préparer une salade, et la caméra zoome sur les légumes qui s’animent. Le homard, dont l’entêtement et la tendance à s’isoler nous rappelle la personnalité de Hafida, fait aussi son apparition dans la vidéo. À l’époque actuelle caractérisée par les "fake news", et où la technologie menace constamment de faire passer n’importe quelle vidéo truquée pour de la vérité pure et dure, le documentaire de Meriem Bennani nous transmet des images fantasmatiques mais qui n'en traduisent pas moins une réalité.

Après son séjour chez Hafida, c’est chez Siham qu'elle s’est installée. Malgré le fait que son métier consiste à participer à la conservation d’un art transmis oralement d’une génération à autre, la jeune de 23 ans a bâti sa carrière bien loin de Hafida. En fait, la jeune Chikha n’a jamais sollicité l’aide de son aînée. Si le homard a été choisi comme emblème de Hafida, c’est à un papillon bleu qui fait des apparitions ici et là durant les séquences vidéo, que Bennani associe Siham.

Siham est bien consciente de la contribution importante de Hafida à l’histoire des Chikhates, tout autant que l’est Hafida concernant l’influence de Siham sur la scène contemporaine de l’Aita. Si Siham avait abordé Hafida lors de ce jour fatidique où elles se sont rencontrées, elles auraient probablement pu devenir amies, ou même collaborer ensemble. Mais au lieu de cela, les deux demeurent suspicieuses l’une de l’autre ; réunies par cette puissante tradition mais par ailleurs séparées à cause de l’orgueil et de l’hostilité. La juxtaposition de cette tradition qui est restée bien entretenue pendant des temps et qui a toujours donné une voix aux femmes, à ce genre de rivalité banale entre les deux artistes et qui est propre aux téléréalités, est plutôt amusante à regarder. En fin de compte, nous et les Chikhates, nous ne sommes pas si différents que cela.

Finalement, Bennani a orchestré une rencontre entre Siham et Hafida, une rencontre très inconfortable au début, et chargée de sous-entendus. Mais Hafida finit par ramener le fameux incident sur le tapis, et Siham lui explique qu’il n’y avait pas de mauvaise intention de sa part, et qu’elle n’est sortie de ladite pièce que parce que quelqu’un l’avait appelée. Même si aucune des deux femmes n’est vraiment arrivée à comprendre le point de vue de l’autre, elles ont quand même fait des tentatives pour se faire un peu plus connaissance. À un moment, Siham propose de faire selfie de groupe, et pour la première fois de la journée, les deux femmes affichent un grand sourire.

Mais le moment le plus hypnotisant du film reste celui où Khadija, choriste et danseuse qui travaille avec Hafida, commence à danser au sein d’un cercle de musiciens de Aita qui jouent du violon, oud, bendir et taârija. Habillée d’une robe longue, elle danse au rythme de la music et se déchaîne, puis laisse tomber ses longs cheveux qu’elle secoue frénétiquement en avant puis en arrière, pour se laisser emporter par la cadence de la chanson. Bennani emploie ses effets spéciaux pour rendre la scène beaucoup plus magique, et ajouter une touche de surréalisme à la performance magnifique de Khadija. Telle une flamme dansante, son corps nous semble possédé d’une énergie immense.

La technologie et la tradition, ainsi que l’égo et la jalousie, sont à l’origine du malentendu entre Siham et Hafida. Bennani entre en scène en tant que médiateur, ce qui ne l’empêche pas de leur jouer quelques farces. Mais en fin de compte, elle parvient quand même à les persuader à essayer de bien s’entendre et de passer de bons moments ensemble. Quand on a demandé à Bennani si Siham et Hafida vont regarder le produit final, l’artiste a répondu par la négative puisque aucune des deux Chikhates n’avait exprimé d'intérêt pour cela.

hafida et siham

Le film de Bennani, composé de divers éléments, est projeté sur l’ensemble de l’espace de la Kitchen Gallery, pour plonger le spectateur au cœur de la culture marocaine et de chamailleries divertissantes. L’un des écrans est entouré de plusieurs échelles argentées qui émergent de piscines, et masqué par des feuilles de plexiglas colorées que Bennani a décrit comme "des filtres dans la vie réelle". Un autre écran se trouve au fond d’un tube au style kaléidoscopique, qui projette des images dansantes de crabes et de papillons à l’intérieur du cylindre.

"J’essaye de développer une langue qui va caractériser mes vidéos, où l’espace joue un rôle clé", dit Bennani. "Je ne suis pas intéressée de voir mes vidéos projetées sur un seul écran. J’essaye de mieux comprendre les choses afin de mieux développer cette langue. La vidéo existe en dehors de l’écran ; c’est beaucoup plus qu’un simple montage ou un ensemble de divers éléments".

Sur nos fils d’actualité et nos écrans télé, divers types de ce qu’on peut appeler "de l’Entertainment fictif" continuent à infiltrer cet espace, jadis réservé à tout ce qui était vrai et réel. Son portrait caricatural de la vie est en quelque sorte sa manière de s’exprimer à propos des dégâts causés par les "fake news". Au lieu de réfuter de fausses informations en propageant celles qui sont vraies, Bennani adopte une autre approche et crée des films où la vérité est déformée de manière humoristique, poussant le spectateur à méditer sur l’absurdité des choses.

Avec "Siham & Hafida", Meriem Bennani essaye de détruire ces barrières qui séparent l’écran et l’espace, la vérité et la fantaisie, la tradition vénérée et les commérages insignifiants, afin de nous présenter à la fois une œuvre d’art et un "contenu consommable".

siham et hafida

L'exposition est présentée à The Kitchen à New York, jusqu'au 21 octobre 2017.

Cet article a été traduit du HuffPost américain.

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