Pourquoi le prix Nobel de la paix attire les polémiques

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AUNG SAN SUU KYI
Myanmar State Counselor Aung San Suu Kyi delivers a speech to the nation over Rakhine and Rohingya situation, in Naypyitaw, Myanmar September 19, 2017. REUTERS/Soe Zeya Tun | Soe Zeya Tun / Reuters
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Le silence d'Aung San Suu Kyi ternit-il le prestige du prix Nobel de la paix? A l'heure où le lauréat 2018 est annoncé, ce vendredi 6 octobre, la double facette de la femme politique écorne l'idée que l'on se fait des prix Nobel.

En 1991, elle reçoit la distinction la plus prestigieuse en matière de lutte contre les conflits armés, pour son engagement non violent contre la dictature birmane. En 2017, elle ne parvient pas à se lever contre la persécution de la minorité musulmane Rohyngia par les militaires. 400.000 personnes sont contraintes de rejoindre le Bangladesh voisin dans le dénuement le plus total.

Une charge symbolique trop forte?

Quelques mots timides, à la limite du scepticisme, qui ne condamnent pas les exactions de l'armée, c'est tout ce qu'elle a produit depuis le début de la crise. On l'a connue plus prolixe sur d'autres sujets. La charge symbolique du prix Nobel de la paix serait-elle trop lourde à porter sur le long terme?

Cette absence d'envergure d'Aung San Suu Kyi pose la question de la possibilité de la déchoir de ce prix. Certains y ont déjà répondu. Le Conseil municipal d'Oxford a retiré le 3 octobre à la dame de Rangoon une haute distinction, remise vingt ans plus tôt. La célèbre université de la même ville avait déjà décroché le portrait d'Aung San Suu Kyi de ses murs, fin septembre.

"Il n'y a plus de leader non violent"

Plus que toute autre distinction, le prix Nobel de la paix a le don de créer des icônes qui ne tolèrent pas l'ombre de la realpolitik et du compromis.

"Ne nous leurrons pas, prévient Jacques Sémelin, directeur de recherche au CNRS, attaché à Sciences Po Paris. Ce prix subit une démonétisation lente mais sûre. Elle est liée avant tout au fait qu'il n'existe plus de leader œuvrant pour la paix aujourd'hui qui soit exempt de toute critique.

À une époque, le prix a servi à des meneurs de la carrure de Martin Luther King. Le Nobel lui a donné une force symbolique plus importante. Mais de nos jours, il n'y a plus de leader non violent qui mérite un tel prix. Celle qui n'a pas la capacité d'avoir une parole publique à la hauteur de son Nobel n'est pas la seule à avoir dévoyé l'esprit de la distinction."

Les sirènes de l'Obamania

En 2009, le lauréat Barack Obama défrayait la chronique, pour avoir obtenu le prix Nobel alors qu'il venait à peine d'entrer en fonction. Idem en 2012 pour l'Union européenne, alors que l'extrême droite gagnait du terrain dans ses pays membres. Le Comité norvégien aurait-il cédé aux sirènes de "l'Obamania" et de la diplomatie?

"Le président américain s'était montré surpris de cette nomination, annoncée moins d'un an avant son entrée en fonction, se souvient Antoine Jacob, auteur d'un livre sur l'histoire du prix Nobel cité plus haut. L'homme avait certes suscité un espoir quant à une politique étrangère américaine moins belliqueuse que celle menée par George W. Bush. Il avait aussi prononcé de beaux discours sur un monde sans armes nucléaires et la réconciliation avec le monde musulman. Mais les 5 Sages d'Oslo ont succombé trop facilement aux charmes du premier président noir américain."

Depuis, Barack Obama a engagé son armée sur plusieurs fronts, durant presque la totalité de ses deux mandats, à l'encontre des principes fondateurs du Nobel de la paix.

Pourquoi l'Union européenne?

L'octroi du prix à l'Union européenne a également suscité de vives critiques. L'institution n'est pas en capacité d'endiguer la montée en puissance de l'extrême droite. Grèce, Autriche, Hongrie, Pologne, de nombreuses élections ont installé au pouvoir des mouvements extrémistes, portés par un climat économique en berne.

Mais, selon Antoine Jacob, "ce prix à l'Union européenne n'était pas une erreur, au contraire."

"Le Comité a voulu combler un oubli: jamais la construction européenne n'avait été récompensée alors que pour beaucoup, elle a contribué à un rapprochement entre des nations naguère ennemies.

Mais le Comité a tardé avant d'octroyer ce prix, parce qu'il est composé de cinq personnalités désignées en fonction de l'équilibre des forces au Parlement norvégien. Il était inévitable que l'euroscepticisme majoritaire empêchât l'attribution du Nobel à l'UE.

Sauf qu'en 2012, une brèche s'est ouverte avec la maladie d'une des membres du Comité. Cette femme farouchement anti-européenne a été remplacée par un membre plus compréhensif. Le président du Comité d'alors, Thorbjorn Jagland, ex-Premier ministre norvégien et secrétaire général du Conseil de l'Europe depuis 2009, a réussi à convaincre une majorité de membres à le suivre."

Les controverses, une marque de fabrique

Au fond, peu importent les polémiques, le Nobel de la paix s'en accommode. Les controverses seraient même devenues l'une de ses marques de fabrique.

"Je suis persuadé que le Comité Nobel norvégien pour la paix est parfaitement conscient de la responsabilité qui lui est conférée, affirme Antoine Jacob. Avec leur sérieux tout nordique, ils font de leur mieux avec des moyens, des connaissances et l'état d'esprit qui sont les leurs au moment d'attribuer les prix.

Mais le Comité a fait le choix de prendre quelques libertés avec le fameux testament d'Alfred Nobel. Dans ce texte rédigé à Paris, Alfred Nobel écrit que ce prix de la paix doit aller à 'la personnalité qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion ou à la propagation des congrès pacifistes'."

Or, dès 1901, deux personnalités ont été lauréates au lieu d'une seule. Trois ans plus tard, c'est une organisation qui a été couronnée, alors que le savant suédois n'avait évoqué que des personnes.

"De nos jours, les pacifistes purs et durs demandent à ce que le Nobel respecte davantage le testament, relate Antoine Jacob. Mais le Comité leur répond qu'alors, le prix deviendrait plus prévisible, donc moins controversé, donc moins attendu, donc moins prestigieux..."

"Le prix Nobel ne doit pas être pris trop au sérieux..."

Mieux, certaines années ont été consacrées à la lutte contre la pauvreté (Mère Teresa en 1979) ou les changements climatiques (Al Gore et le Giec en 2007), loin, bien loin de la lettre et de l'esprit d'Alfred Nobel.

"Le comité Nobel est constitué de personnalités soucieuses des préoccupations de leur temps, affirme Antoine Jacob. Celles-ci évoluent au fil des décennies. Il est ainsi facile de lire la liste des lauréats avec un oeil critique ou amusé. Et pourquoi pas d'ailleurs? Le prix Nobel ne doit pas être pris trop au sérieux..."

Les autres prix Nobel ne suscitent pas autant de débats. À part les professeurs et spécialistes, peu sont en capacité de contester la valeur du lauréat du Nobel de chimie, de médecine ou d'économie. La paix a ceci de particulier que l'oeuvre des lauréats est appréhendable par tous.

5 décisionnaires pour la paix contre 50 pour la médecine

Et le mode d'attribution du Nobel de la paix diffère des autres. Le comité compte 5 "sages", contre 16 pour la littérature, 50 pour la médecine, autant pour la physique, la chimie et les sciences économiques, détaille Antoine Jacob pour LeHuffPost. Ce ne sont donc que 5 personnes qui ont écrémé les 318 propositions de cette année. Ce chiffre ne protège pas contre les excès d'enthousiasme.

De plus, les prix Nobel classiques sont décernés à des personnalités reconnues dans leur domaine et dont les travaux ont déjà fait leurs preuves. Or, le Nobel de la paix, lui, récompense souvent des personnes alors qu'elles sont investies dans des processus de paix toujours en cours. Qu'est-ce qui justifie une telle prise de valeur alors qu'ils n'ont pas encore fait la preuve de leur courage?

Un prix pour encourager les processus de paix en cours

Cette approche pour la paix a commencé à être adoptée en 1973, avec le prix attribué à l'Américain Henry Kissinger et le Nord-Vietnamien Le Duc Tho.

"Il s'agissait d'encourager la résolution de la guerre du Vietnam, précise Antoine Jacob. Cette approche a connu son apogée dans les années 1990. Les Norvégiens pensent qu'en donnant le prix si renommé à des acteurs d'un processus de négociations ou de réconciliation, ils peuvent les épauler dans leurs efforts.

Ainsi, le comité leur donne un acompte de "prestige" dans l'espoir que les lauréats le capitaliseront et pourront surmonter les obstacles. C'est le cas en 1993 pour Mandela et de Klerk, en 1994 pour Arafat, Rabin et Pérès et en 1998 pour les Irlandais Hume et Trimble."

Seulement, miser sur des projets de paix comporte des risques. La preuve avec Aung San Suu Kyi. Alors, comment à la fois pousser ces projets vers la réussite, sans que les lauréats ne cèdent aux forces de pression qui rentrent dans le jeu des négociations de paix?

Evaluer les lauréats sur le long terme

Et si le comité Nobel évaluait ses lauréats sur le long terme? C'est la proposition de Linda Benraïs, chercheuse et enseignante spécialisée dans la médiation en matière de processus de paix.

"Il faut prévoir la suite du contrat, dit-elle au HuffPost. On ne peut pas donner un blanc-seing aux lauréats avant d'avoir vu jusqu'où ils étaient capables d'aller. Les négociations sont complexes et préjugent rarement d'une issue positive. Un conflit peut reprendre à n'importe quel moment, surtout s'il n'a pas été conclu avec l'ensemble de la société. Un processus de paix ne peut se faire à l'échelle d'une seule personne, il y a beaucoup de parties prenantes."

Linda Benraïs va plus loin encore et plaide pour une déchéance du Nobel de la paix s'il y a possibilité de mesurer si le lauréat n'en est plus digne. "Il faudrait mettre en place une procédure objectivable, qui permette de déposer un recours."

Pour le moment, le comité du prix Nobel a exclu toute possibilité de déchéance, se fondant sur le testament d'Alfred Nobel et sur les statuts de la Fondation.

"La Fondation pense que changer ces statuts risquerait d'ouvrir la porte à une réécriture permanente des choix des institutions décernant les prix, en fonction des 'modes' du moment et de l'évolution des mœurs, explique au HuffPost Antoine Jacob, journaliste et auteur du livre "Histoire du prix Nobel'. Elle préfère assumer les décisions prises à un moment donné et s'y tenir, quitte à ce qu'elles paraissent par la suite étranges ou obsolètes."

Le comité conservera cette part de hasard, tant que les polémiques n'auront pas de prise sur le "prestige" du Nobel.

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