Un pédophile présumé subit la loi de la rue à Meknès, les experts réagissent

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STREET VIOLENCE
Paul Bradbury via Getty Images
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LOI - L’émasculation: telle est la peine infligée à un pédophile présumé de Meknès. Le tribunal responsable d'un tel verdict et d'une application immédiate et violente de la sentence? La rue. Une vidéo filmée dans le quartier Sidi Bouzekri, où l’on voit un homme à terre, baignant dans une flaque de sang et pantalon baissé, circule sur le web et les réseaux sociaux depuis dimanche 1er octobre. S’il semble évanoui mais toujours vivant dans le court extrait filmé et diffusé sur Internet, le trentenaire n’arrive pas à bouger principalement à cause d’une matière en plastique qui a été fondue sur ses parties génitales. Une peine punitive que lui a réservé un groupe de jeunes qui le suspectait de pédophilie.

L’homme aurait violé une fille de cinq ans et voulait s'attaquer à une nouvelle victime, comme le rapporte le quotidien arabophone Al Ahdat Al Maghribia. Des jeunes du quartier avaient suivi l’homme sur la vidéo jusqu’à l’endroit reclus où il avait attiré la petite fille. Ces meknessis, qui d’après Al Ahdat, seraient des délinquants ou des dealers de drogues, sont ensuite intervenus à temps pour sauver la fillette, et infliger leur propre punition plutôt que de confier le suspect aux autorités.

"Ces héros!"

Le fait divers a été largement commenté. Majoritairement, les internautes qui se sont exprimés sur l’incident ont félicité ces jeunes pour “leur acte de bravoure”, les qualifiant de “héros” et de “vrais hommes,” une réaction absurde pour Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue, et membre du Centre marocain des sciences sociales, qui condamne le recours à la violence des délinquants.

“Nous sommes devant une réaction en deux temps: porter secours et venir en aide à quelqu'un, en l'occurence une mineure, et l’arracher des mains d'un criminel est un acte louable, citoyen et qui relève du bon sens", explique-t-il. “En revanche, faire usage de la violence et porter atteinte volontairement à l’intégrité physique de l’auteur est absolument condamnable.”

Cette apologie de la violence sur la toile peut traduire selon le sociologue “la colère sociale vis-à-vis des institutions étatiques qui ne sont pas jugées suffisamment sévères envers les auteurs des délits”. Bourkia rappelle notamment que l’inefficacité de l’appareil policier à prévenir et à sanctionner est souvent montrée du doigt.

Un avis que partage la juriste Michèle Zirari, indiquant que cette nécessité ressentie par les jeunes de faire leur propre loi relève d’un manque de confiance envers l'institution policière et judiciaire. “Rien n'empêchait ces jeunes d'immobiliser le délinquant et d'appeler la police", rappelle-t-elle. “Mais peut-être n'avaient-ils pas confiance dans la suite qui serait donnée à leur dénonciation.”

Michèle Zirari dénonce le manque d’éducation de ces jeunes qui les auraient poussés à se conduire de la sorte. “Dès que l'on touche, de près ou de loin à ce qu'ils estiment être la morale, ils pensent avoir le droit d'intervenir pour ramener l'ordre ou ce qui est l'ordre de leur point de vue", explique-t-elle. “Je pense aussi que cela révèle un goût de la violence pour le moins inquiétant.”

Injustifiable et donc condamnable

Et ce n'est pas la première fois que la rue s'improvise juge. Sans doute convaincue de son bon droit, il n'est pas rare que la foule intervienne, filmant et partageant sur la toile ces punitions improvisées, dont les accusés sont tour à tour des femmes jugées trop peu habillées, des hommes trop efféminés ou coupables d'homosexualité aux yeux du tribunal de la rue, des victimes en réalité qui se retrouvent parfois battues jusqu’au sang, lynchées et humiliées en public.

“Agresser, harceler, frapper est un crime, un point c'est tout”, affirme Abderrahim Bourkia. “C'est à l'État de mettre en place des mesures dissuasives pour limiter la violence de la rue. On peut bien sûr mettre un flic à chaque coin de rue, mais résout-on le problème?” Pour le sociologue, cette violence peut être étudiée comme un fait social pour lequel des actions préventives seraient mises en place, à condition que les différents acteurs, notamment le service public, les citoyens, et les médias, marchent au même pas.

Une démarche conjointe d'autant plus importante que la justice ne prévoit pas de sanction spécifique aux personnes qui se sont “fait justice”. La juriste explique en s'appuyant sur l'exemple qui s'est récemment déroulé à Meknès: “Dans l'affaire en question, ils ont commis l'infraction de coups et blessures prévue par les articles 400 et suivants du code pénal. La sanction est proportionnelle au dommage infligé par les coups. Si le récit rapporté par les médias est conforme à la réalité, il est probable que la personne sera affectée d'une infirmité permanente (article 402). Il s'agit d'un crime et la sanction prévue par la loi est de 5 à 10 ans de réclusion. S'il n'y a pas d'infirmité permanente, mais seulement une incapacité supérieure à 20 jours, il s'agit d'un délit punissable de un à trois ans d'emprisonnement. Si les violences privent définitivement la personne de sa capacité de reproduction, l'infraction sera qualifiée de castration (article 412 du code pénal) et la sanction est la réclusion perpétuelle. Mais bien évidemment, il existe des mécanismes d'individualisation de la peine qui risquent de la diminuer.”

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