Féministe, musulmane et sexologue, Nadia El Bouga brise les tabous de la sexualité (ENTRETIEN)

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NADIA EL BOUGA
Féministe, musulmane et sexologue, Nadia El Bouga brise les tabous de la sexualité | DR
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SOCIÉTÉ - "Ovni", pour "objet voilé non identifié". Voilà comment certains qualifient Nadia El Bouga, sexologue française, fille d'immigrés marocains, qui reçoit chaque semaine dans son cabinet de la banlieue parisienne des hommes, femmes et couples qui viennent lui parler de leurs problèmes de sexualité.

Musulmane pratiquante et féministe convaincue, elle anime également une émission sur la sexualité diffusée sur les ondes de Beur FM. Son profil interroge et détonne dans le paysage médiatique français. D'autant que Nadia El Bouga n'a pas la langue dans sa poche. Elle parle aussi bien d'orgasme et d'éjaculation précoce que de foi et de notion de désir dans l'islam.

À l'occasion de la sortie de son livre La sexualité dévoilée (éditions Grasset, septembre 2017), co-écrit avec la journaliste Victoria Gairin, le HuffPost Maroc s'est entretenu avec elle pour une interview sans tabous.

HuffPost Maroc: Vous venez de publier "La sexualité dévoilée". Quel a été le point de départ de l'écriture de ce livre?

Nadia El Bouga: Ce livre est né d’une urgence à parler au plus grand nombre face à la représentation que le monde, et particulièrement le monde maghrébo-arabo-berbéro-musulman, a de la sexualité. Lors des agressions sexuelles de la place Tahrir, au Caire, celles de Cologne, en Allemagne, celle plus récemment de ce viol tragique filmé dans un bus à Casablanca, qui a plaqué en pleine figure des gens cette triste réalité, et celles du quotidien des femmes d’ici et d'ailleurs, je me suis rendue compte qu'aussi bien les sociétés maghrébines qu'occidentales n'analysaient pas le problème à sa source.

Lever le tabou de la sexualité, c'est la première étape vers une société plus épanouie.

Or, c'est mon quotidien de sexologue clinicienne. Les frustrés, les perdus, les femmes et les hommes qui ne connaissent pas leur corps, je les reçois tous les jours dans mon cabinet en Île-de-France. Lever le tabou de la sexualité, c'est la première étape vers une société plus épanouie. Mais cela nécessite un engagement, de la part des États, des familles, des individus à travers une éducation à l'affectivité et à la sexualité. S'aimer soi-même, aimer l'autre, le désirer, cela s'apprend, ce n’est absolument pas inné.

Vous savez, la religion a bon dos! C’est la carte joker qui est ressortie depuis toujours par les représentants de la "bien pensance" religieuse (ou pas) afin de museler et de corseter les gens et les rendre plus dociles et malléables… La conséquence étant alors un désir et un plaisir mis sous cloche, ou devrais-je dire mis sous cocotte minute sans soupape de décompression…

Pourquoi la sexualité cristallise autant de tensions et fait l'objet d'autant de débats?

Il y a un grand paradoxe qui me questionne sur la place de l’individualité, de la singularité dans la culture maghrébine. Je constate une espèce de schizophrénie de l’individu tiraillé entre l’individuel et le collectif. Il doit se soumettre à des règles établies où le collectif prime sur l’individu. Ce dernier étant prié de s’effacer pour assurer une cohésion sociale en apparence sans faille: le moule social pour faire comme tout le monde, bhel nass!

Cette génération commence à comprendre que la sexualité est une donnée importante pour son épanouissement mais reste prisonnière du "qu’en dira-t-on?"

En effet, je constate un véritable décalage entre d’un côté, une triste réalité culturelle qui continue à cristalliser la question de la sexualité dans les familles et dans les sociétés arabes et de l’autre côté, une réalité individuelle volontaire et plus réjouissante où cliniquement j’observe, dans le huis clos du cabinet, que les couples s’ouvrent plus facilement sur leurs difficultés conjugales et sexuelles, et ce, bien plus qu’avant. Une génération qui commence à comprendre que la sexualité est une donnée importante pour son épanouissement mais qui reste prisonnière du "qu’en dira-t-on?". Cette évolution concerne aussi bien les femmes que les hommes. Les premières n’hésitent plus à faire part de leurs attentes en matière de sexualité tandis que les seconds se montrent plus soucieux, que par le passé, de la satisfaction de leur partenaire.

La question centrale est véritablement celle de la place du désir et du plaisir et également celle de la perte de sens. Les gens sont pris entre deux extrêmes: soit une injonction, post révolution sexuelle occidentale, à performer sexuellement, soit la culpabilité ancestrale et traditionnelle liée au fait de ne pas assumer le plaisir que son propre corps manifeste. L’une dans l’autre, l’individu reste objet de sa sexualité et non sujet, là se situe tout le travail…

Sexologue, musulmane et féministe, on vous qualifie d'"ovni" ("objet voilé non identifié") dans la radio où vous travaillez en France. Comment réussissez-vous à concilier ces trois facettes de votre personnalité qui semblent, à première vue, contradictoires?

Je ne rentre pas dans les cases préétablies, vous savez, celles qui rassurent car elles permettent de situer les gens et autorisent implicitement à ne pas écouter ce qu’ils ont à dire… Aux yeux de certains, je dois porter toutes les tares. Je suis une femme, d’origine berbéro-maghrébine, féministe de confession musulmane qui de surcroit porte un voile et, le comble, parle librement de sexualité…

Foi et émancipation ne sont pas antinomiques à mon sens. Il faut sortir d’une compréhension formatée du féminisme.

La contradiction est perçue par les personnes qui ne me connaissent pas et ne connaissent pas mon travail. Pour ma part, j’ai toujours lutté contre toutes les discriminations faites à toutes les femmes. Je souscris à un féminisme inclusif qui soutient les femmes quelle que soit leur origine ou ethnie, leur appartenance politique, leur croyance, leur tenue vestimentaire, leur orientation sexuelle. Je suis engagée auprès de femmes et d’hommes pour l’égalité sociale, politique, philosophique, culturelle, spirituelle et sexuelle de toutes les femmes et je dis bien de toutes les femmes de par le monde… N’est-ce pas cela l’essence même du féminisme?

Foi et émancipation ne sont pas antinomiques à mon sens. Il faut sortir d’une compréhension formatée du féminisme. Arrêter d’infantiliser les femmes, c’est déjà le début du féminisme! Cela me désole de voir que certaines féministes dites "historiques" adoptent paradoxalement une posture condescendante et patriarcale envers d’autres féministes en considérant qu’elles ne sont pas crédibles et que leurs paroles et leurs actions ne valent rien. Elles se trompent véritablement d’ennemi.

Dans votre livre, vous évoquez le concept de hchouma ("honte"), et dites que les premières victimes sont les femmes. Selon vous, ce concept est-il propre aux pays de tradition musulmane comme le Maroc? Quelles sont les conséquences de cette mentalité sur la sexualité des hommes et des femmes?

Je dirais plus exactement que ce concept n’est pas propre aux pays de tradition musulmane mais aux pays de tradition arabe car la communauté chrétienne et la communauté juive de certains pays arabes connaissent aussi les effets néfastes et parfois destructeurs de cette puissante injonction. Elle est redoutable car elle tire sa force de son ambiguïté. C’est le joker que l’on sort pour se dédouaner de toute explication, notamment en ce qui concerne la sexualité. Si c’est hchouma, alors circulez, il n’y a rien à expliquer ni à comprendre!

La hchouma engendre indéniablement une restriction des libertés individuelles.

La hchouma renvoie à un code moral collectif non inscrit mais communément accepté car il régit un ensemble de règles de conduites sociales reconnues comme politiquement correctes. Elle n’a aucun fondement religieux mais elle est, pourtant, dans l’inconscient collectif, plus puissante que le haram qui signifie un interdit religieux clair et inscrit textuellement. Un wili hchouma ("mon dieu, c'est la honte!") suffit à recadrer l’enfant, l’adolescent, et l’adulte en générant gêne, culpabilité et mal être.

Les conséquences sont loin d’être négligeables. Elle engendre indéniablement une restriction des libertés individuelles. C’est un véritable frein à l’éducation à la sexualité et à l’affectivité. Elle suscite honte, inhibition, et méfiance vis-à-vis du sexe opposé… Les personnes ayant grandi avec cette injonction incessante intériorisent les tabous, notamment sexuels, sans les comprendre, les rendant davantage pesants.

Chez la femme notamment, la hchouma provoque la détestation de son corps, le déni de son désir sexuel, le ressenti du plaisir inconcevable car codifié comme non conforme à sa condition de femme "respectable". Et l’on voit apparaitre des troubles sexuels comme le vaginisme, l'anorgasmie, le manque de désir voire même une aversion sexuelle. Le grand paradoxe étant que, dans les sociétés arabes où la hchouma est reine et se trouve être l’arme du patriarcat dominant, ce sont les femmes, pourtant premières victimes, qui la prononcent le plus, en parfaites gardiennes des traditions…

L'agression sexuelle collective survenue cet été dans un bus à Casablanca a secoué l'opinion publique. À quoi doit-on ce genre de comportements agressifs de la part des hommes, subis souvent au quotidien par les femmes au Maroc?

Les causes sont multifactorielles. Prenez un homme évoluant depuis son plus jeune âge dans une société qui a un rapport pathologique à la sexualité et plus globalement au corps, un homme façonné avec la hchouma, un homme qui s’abreuve à la source de la pornographie comme seul moyen d’accéder à une "connaissance" sexuelle, un homme qui codifie la femme comme étant objet de tentation et non sujet de son désir et de son plaisir, un homme qui n’entend qu’un discours de diabolisation de la femme et qui finit par ne la voir qu’au travers du prisme de la domination, un homme baigné dans l’hypocrisie du "fais ce que je dis, mais pas ce que je fais", du "fais ce que tu veux tant que personne ne te voit", car gare au "qu’en dira-t-on"!

Il y a urgence à reconstruire une compréhension saine et égalitaire des rapports de genre, à redonner un sens à la sexualité.

Saupoudrez tout cela de rigorisme religieux et vous obtenez un homme complètement aux aguets et objet à son tour de ses pulsions sexuelles vécues dans la culpabilité. Tout ce mélange donne des représentations empreintes de stéréotypes comme l’homme impose, la femme dispose… Il y a donc urgence à déconstruire tout cela pour reconstruire une compréhension saine et égalitaire des rapports de genre, à redonner un sens à la sexualité, celui de l’épanouissement des individus en assumant désir et plaisir dans le respect du consentement de l’autre.

Pensez-vous que l'éducation sexuelle pourrait empêcher ce genre de comportements (viol, harcèlement, agression sexuelle)? Comment cette éducation doit-elle être faite et par qui?

L’éducation à la sexualité et à l’affectivité est, à mon sens, la clé de voûte. Tout d’abord, il faut s’atteler à l’éducation des adultes ayant l’autorité parentale en déconstruisant l’équation erronée: expression de l’affection égale faiblesse. Remettre l’amour et le respect au centre de l’interaction parents-enfants en sortant de la mauvaise compréhension de rida al walidayne (respect révérenciel des parents) dont certains usent à mauvaise escient pour manipuler leur progéniture par exemple dans le choix de leur compagnon ou compagne, dans le choix de leur mode de vie, etc.

Si on laisse le porno ou les médias faire l’éducation sexuelle des enfants, on va droit dans le mur.

Le souci, dans les pays du Maghreb, d’Afrique et du Moyen-Orient, c'est que l’éducation à la sexualité et à l’affectivité est comprise comme une incitation au passage à l’acte sexuel des enfants et des adolescents. Lorsqu’on parle d’éducation à la sexualité, les gens entendent éducation à la génitalité. Il n’y a pas encore une compréhension holistique de la sexualité en termes de santé.

Au Maghreb, nous fonctionnons encore sur le mythe de la sexualité naturelle… Des parents continuent à penser et à dire "moi, je me suis bien débrouillé seul, il ou elle fera comme moi", laissant, sans se rendre compte des conséquences, Internet faire le travail… Si on laisse le porno ou les médias faire l’éducation sexuelle des enfants, on va droit dans le mur. Des études ont clairement démontré que plus les enfants et adolescents reçoivent une éducation à la sexualité et à l’affectivité et plus l’âge du premier rapport sexuel est retardé.

Vous appelez dans votre ouvrage à remettre l'islam dans son contexte et à relire le Coran à la lumière des changements sociaux et sociétaux. Pourquoi est-ce indispensable selon vous, notamment en matière de relations femme-homme et de sexualité?

C’est indispensable pour rééquilibrer de façon égalitaire la relation homme-femme. Le message divin est clair dans le texte sacré quant à l’origine de l’homme et la femme. Ils sont issus d’une "âme unique", une essence commune, la nafs wahida, qui place les deux sur un pied d’égalité.

Comment cette égalité originelle, pourtant citée dans le Coran, nous a-t-elle menés à une humiliation et une soumission telle de la femme?

Jusqu’à présent, le monde arabo-musulman – mais pas seulement lui! – agit comme si la femme était une excroissance, une pièce rapportée, un objet au service de l’homme. Comment cette égalité originelle, pourtant citée dans le Coran, nous a-t-elle menés à une humiliation et une soumission telle de la femme par les exégètes? La réponse est sans équivoque: une interprétation patriarcale, dans un contexte sociopolitique où une vision exclusivement masculine des textes a primé et prime toujours depuis des siècles! Alors, il est temps de rectifier cette injustice qui coûte la vie de femmes de par le monde. Notre silence nous rend de fait complices.

Vous sortez votre livre en même temps que Leïla Slimani, également franco-marocaine, sur la vie sexuelle au Maroc. L'avez-vous lu? Si oui, qu'en avez-vous pensé? Est-ce plus facile selon vous de parler de ces sujets dans un contexte français plutôt que marocain?

Oui, je viens de le lire. Toutes les deux, s’en s’être jamais concertées, nous faisons globalement le même constat amer d’une société complètement sclérosée sur la question de la sexualité et qui continue à nier la réalité. Elle au travers des témoignages poignants de femmes et moi, au travers d’observations cliniques suite aux consultations sexologiques de femmes.

Leïla Slimani conclut son livre par une observation qui ne vaut pas que pour le Maroc; elle affirme que la "misère sexuelle" est due à une conjoncture politique et sociale. Je partage complètement son propos suivant: "S’il y a une chose, en tout cas, que ces témoignages ont confirmée, c’est le fait que la misère sexuelle n’est pas seulement due à la domination de certaines valeurs morales ou au poids de la religion. Elle a des origines et des incidences politiques, économiques et sociales qui nous sont apparues évidentes. La misère sexuelle des masses touche particulièrement les femmes, les jeunes et les pauvres."

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