"La Procession": L'expérience de la chorégraphe Nacera Belaza pour le festival Dream City 2017 (INTERVIEW)

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©Pol Guillard
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Chorégraphe et interprète franco-algérienne de renommée internationale, Nacera Belaza se distingue par des créations sensibles explorant le rapport du corps à l'espace et au vide. Elle fonde sa propre compagnie en 1989 avec laquelle elle présente des pièces dans de prestigieuses manifestations comme Montpellier Danse, le Festival d'Avignon ou encore la Biennale de la danse de Lyon.

Nacera Belaza s'investit parallèlement en Algérie où elle fonde une coopérative artistique et se charge depuis 2013 de la programmation du festival "Temps Dansé" proposant des représentations dans plusieurs villes algériennes (Alger, Constantine, Annaba, Oran, Tlemcen).

En 2015, La chorégraphe est nommée Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres par le Ministère de la Culture français.

Pour l'édition 2017 du festival Dream City, elle présente une nouvelle expérience intitulée "La Procession", elle se confie au HuffPost Tunisie sur ce travail.

HuffPost Tunisie: En quoi consiste l'expérience que vous proposez au festival Dream City cette année?

Nacera Belaza: De manière générale, les pièces que j'aborde n'ont pas pour vocation de communiquer ou de transmettre des messages au spectateur. Je fais partie des chorégraphes qui considèrent qu'on a déjà la tête bien farcie et qu'il faudrait presque créer des espaces vides sur le plateau pour laisser le spectateur libre de ressentir, d'être à l'écoute de lui-même, de déployer son propre imaginaire.

Donc généralement quand je fais une pièce tout le questionnement c'est comment trouver une structure minimale sur le plateau qui permette d'activer cet imaginaire sans donner d'information sur le plan mental et intellectuel au spectateur. Dans "La Procession" il s'agit de pousser un peu plus loin cette problématique.

Si on investit le corps du spectateur dans l'espace, il est impliqué davantage qu'il ne l'est dans le théâtre où il est assis sur un siège donc dans une posture un peu passive. Est-ce que sa perception va se modifier? Est-ce que sa disponibilité est plus grande? C'est toujours ce questionnement. Comment créer des frictions plus importantes, une relation plus importante entre l'objet chorégraphique et le spectateur en lui-même? Mais sur le plateau je ne raconte rien.

C'est une œuvre chorégraphique, à quel registre se rattache-t-elle?

Certains disent, et je ne suis pas toujours d'accord, que c'est abstrait, minimaliste, que cela ressemble à une forme de transe et qu'il y a un peu de tout cela.

Mais ma question à chaque fois est, quel geste va me permettre de structurer de telle ou telle manière l'espace pour pouvoir créer cette relation avec le spectateur? C'est surtout ça qui m'interroge.

Cette œuvre est particulière, elle s'inscrit dans une nouvelle démarche de votre travail finalement?

"La Procession" est une nouvelle expérience pour moi.

J'ai commencé avec le musée de Marseille, le Mucem, à explorer cette forme qui se passe en dehors des plateaux, où on amène le public à circuler, à se relier physiquement et autrement à l'objet chorégraphique.

Je commence juste, j'en ai fait quelques-unes (NDLR: représentations de cette forme), il y en a eu une au Panthéon au mois de juin, à la biennale de Venise l'année dernière, une autre au musée des Confluences à Lyon qui est prévue dans quelques mois et là, ici, dans la médina.

C'est aussi un champ de recherche nouveau pour moi, où j'explore, je questionne, j'ai besoin de ça aussi pour me lancer dans la création.

Justement, c'est votre première expérience pour le festival Dream City. Que retenez-vous de ce travail d'exploration, effectué à Tunis, en amont de la représentation de "La Procession"?

Je pense effectivement que la forme de la procession est la plus adaptée puisqu'il est question de s'emparer de l'espace public et d'investir la Médina. "La Procession" pose cette question de l'espace, comment on s'approprie l'espace?

J'aime cette idée que plusieurs formes artistiques et pas seulement chorégraphiques investissent la ville, rentrent en dialogue, en friction avec la ville, les habitants. Je trouve que cette proximité démystifie un peu le rapport de l'artiste sur scène qu'on a habituellement et qui d'ailleurs paralyse beaucoup de gens qui n'entrent pas dans les théâtres, là d'un coup c'est l'art qui vient à eux.

Mais je ne suis pas une artiste de rue donc j'aime l'idée que cela conserve l'exigence artistique même en investissant un territoire, de ce point de vue le festival m'intéressait. Ce sont, en effet, des formes artistiques assez exigeantes qu'on amène vers le public et non pas ce qu'on voit partout, qui devient participatif dans tous les sens et plus festif… S'il s'agit de questionner la relation au spectateur en allant le rejoindre dans la rue, chez lui, de façon plus proche, là c'est quelque chose qui m'intéresse.

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S'il s'agit de votre première participation au festival Dream City, ce n'est pas la première fois que vous travaillez à Tunis…

Non, je suis venue à Tunis jouer pour la première fois en 99. J'ai une longue histoire avec Tunis, j'ai travaillé avec beaucoup de monde en Tunisie! Je connais cette ville, je connais les Tunisiens autant qu'il est possible de les connaître en les fréquentant de cette manière.

C'était intéressant pour moi car on est souvent venu jouer des pièces dans le festival de Syhem Belkhodja (NDLR: Tunis Capitale de la Danse), on a souvent présenté mon travail chez Zeineb Farhat au Téatro…

Mais cet investissement différent, cette implication dans la ville, le fait de prendre le temps, de travailler avec une chorale qui vit ici, etc., ça c'est vraiment nouveau.

Qu'attendez-vous du spectateur à travers cette expérience?

Ce qui est primordial pour moi et j'essaie vraiment de faire entendre ça à la chorale et aux bénévoles, c'est que le public ne doit pas arriver en sachant ce qu'il va se passer, comment cela va se passer. J'ai vraiment ce besoin de maintenir l'individu dans un espace où il ne sait pas ce qu'il va se passer. J'ai remarqué que c'est à cet endroit là seulement qu'il acquiert une grande disponibilité.

J'ai besoin que le public soit disponible et pour qu'il le soit il faut lui donner le moins d'information, j'ai besoin qu'il soit ouvert à une expérience nouvelle, quand le public est dans cet état là, il se passe des choses intéressantes sur le plateau. Quand on lui donne trop d'informations, qu'on lui donne des repères, il se crée lui-même une attente et à partir du moment où il y a une attente on passe l'un à côté de l'autre, on ne se rencontre pas.

J'ai juste besoin que le public vienne, ouvert, prêt à vivre une expérience.

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