L'intégration des migrants, ce défi décisif pour le Maroc

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MIGRANTS - Comment assurer l'intégration des migrants syriens et subsahariens au Maroc? C'est l'une des nombreuses questions posées vendredi 29 septembre par des chercheurs, réunis à l'occasion d'une conférence organisée par le Rabat Social Studies Institute (RSSI), en collaboration avec la Fondation allemande Heinrich Böll et l'Université Moulay Ismail de Meknès.

"L'objectif de cette journée est de présenter un travail de recherche qui a démarré fin 2015 autour de la question de l'intégration des migrants", explique au HuffPost Maroc Khalid Mouna, anthropologue, professeur de sociologie à l’Université Moulay Ismail et coordinateur scientifique du projet.

"L'idée est venue après la campagne de régularisation de 2015. Nous nous sommes dit que la meilleure manière d'évaluer cette politique était de mettre à contribution plusieurs chercheurs qui allaient travailler sur différentes thématiques à partir des droits fondamentaux: logement, santé et éducation. Aujourd'hui nous présentons les résultats de deux ans de recherches, qui seront suivis par deux ans d'activités menées par la fondation Heinrich Böll".

Des challenges décisifs

Alors que la seconde campagne de régularisation des migrants a démarré il y a presque un an, plusieurs challenges attendent encore le Maroc pour assurer l'intégration au sein de la société marocaine des migrants.

Ces derniers pâtissent souvent de l'image négative présentée par la presse marocaine. "Quand on parle des migrants, ce n'est qu'après des passages en force d'une frontière ou suite à des faits divers", déplorent plusieurs intervenants, souvent eux-mêmes migrants. "Quand on montre les migrants dans la presse, ce n'est jamais une vision positive que l'on donne. Pendant des années on n'a montré que des photos de migrants menottés", renchérit un des participants.

Quand on parle des migrants, ce n'est qu'après des passages en force d'une frontière ou suite à des faits divers

"Les stéréotypes sur les migrants sont toujours diffusés par les médias. On se souvient du fameux 'Péril Noir'", explique Khalid Mouna, faisant référence à une couverture controversée de l'hebdomadaire Maroc Hebdo.

couv maroc hebdo

"Aujourd'hui, quand on parle migration on le fait de manière occasionnelle après des passages de masse, des actes de violences commis contre des Marocains par des migrants, qui restent quand même extrêmement marginaux par rapport à ceux commis par des Marocains, mais qui vont prendre une tout autre proportion par rapport à la dynamique médiatique marocaine".

Une représentation et des clichés persistants dans la société marocaine, selon les migrants, qui n'est pas sans freiner leur accès aux droits fondamentaux dont le logement et l'éducation.

"Ne pas réduire l'humain à un chiffre"

Le logement et l'éducation étaient d'ailleurs les thèmes principaux d'une sélection de travaux présentés par les chercheurs. "Près de 14 candidats ont travaillé sur, par exemple, la question des femmes subsahariennes dans le marché public, l'accès à la santé des migrants... Mais les plus pertinents sont ceux présentés aujourd'hui, par rapport à leur approche, leur qualité d'écriture, et la pertinence des résultats présentés", explique l'anthropologue et coordinateur scientifique du projet.

Des jeunes qui proposeront également des recommandations au RSSI et à la fondation Heinrich Böll. "C'est d'ailleurs important d'utiliser ce mot 'jeunes' car pour nous, il était important de préparer la relève auprès des chercheurs qui travaillent sur la question migratoire", poursuit Khalid Mouna.

Des recommandations "fondées sur une approche empirique. Nous avons voulu que les étudiants ne réduisent pas l'humain à un chiffre. Il faut l'entendre, agir avec lui, interagir. Les résultats font que dans les écrits de ces étudiants, ces derniers ont laissé un peu de leur propre vécu, ça les a changés".

Call center recherche migrant

Parmi les travaux proposés par les étudiants, trois traitaient de sujets portant sur l'éducation. Si le premier s'est consacré à la question de l'intégration des enfants syriens par le biais de l'école marocaine, le second s'est intéressé au profil des étudiants subsahariens au Maroc et le troisième, réalisé par Clara Polistena, chercheuse italienne, s'est penché sur l'insertion professionnelle des ressortissants subsahariens diplômés et engagés dans les call centers.

"J'ai voulu comprendre s'il y avait une problématique spécifique à l'insertion professionnelle des étudiants subsahariens au Maroc et pour cela, j'ai effectué plusieurs entretiens auprès de jeunes diplômés", explique la jeune chercheuse au HuffPost Maroc.

Clara Polistena a spécifiquement ciblé les villes de Fès et Meknès, peu sujettes aux recherches sur l'emploi des migrants. "J'ai constaté un manque de travaux sur la question de l'intégration économique des migrants diplômés. J'en ai trouvé quelques unes sur les villes de Casablanca et Rabat, mais aucune sur les villes de Meknès et Fès qui accueillent pourtant beaucoup de migrants".

"Beaucoup de jeunes diplômés sont surqualifiés, mais sous-payés".

Selon la chercheuse, si Rabat et Casablanca "ont une plus grande offre de travail pour les migrants", ce n'est pas le cas de Fès et Meknès. "Les migrants diplômés se concentrent alors sur les centres d'appel", continue cette dernière. "Certains octroient des contrats de travail. D'autres, pour contourner la loi et engager des subsahariens, qu'ils ciblent en raison de leurs compétences en français, leur octroient des contrats internes qui ne sont pas reconnus par l'État". Résultat, "beaucoup de jeunes diplômés surqualifiés, mais sous-payés".

Pour Clara Polistena, les migrants diplômés sont à la fois recherchés par ces centres d'appel pour leur maîtrise de la langue française, mais face aux "obstacles juridiques que rencontrent les subsahariens diplômés", notamment à cause de la préférence nationale en pratique dans les entreprises marocaines, "ils sont amenés à postuler dans des postes où leur nationalité est considérée comme une valeur ajoutée".

La chercheuse italienne recommande d'ailleurs la fin de cette préférence nationale ou encore l'instauration de quotas, des mesures qui ont d'ailleurs suscité le débat au sein des chercheurs et activistes présents lors de l'événement.

Des droits fondamentaux pour les migrants et les Marocains

Au terme de cette journée d'échanges, Khalid Mouna observe: "Tous ces problèmes concernant le manque d'accès aux droits fondamentaux ne se posent pas aux migrants seuls. La santé, l'éducation, l'accès au logement sont des droits qui manquent aussi à une partie des Marocains". Pour lui, il faut cesser de mettre les problèmes des migrants et Marocains en opposition: "Il faut une société où on ne met pas les problèmes des migrants et des Marocains chacun de son côté. Une société du vivre-ensemble", prône-t-il.

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