À la rencontre de Selma et Sofiane Ouissi, directeurs du festival Dream City 2017 (INTERVIEW)

Publication: Mis à jour:
ZEDED
Dream City
Imprimer

Danseurs et chorégraphes tunisiens Selma et Sofiane Ouissi sont directeurs de l'association L'Art Rue, centrée sur le développement artistique dans la médina de Tunis.

Portée par cette association, ils ont créé la biennale d'art contemporain Dream City en 2007, elle entame aujourd'hui sa 6ème édition sous la direction artistique de Jan Goosens.

Le tandem révèle au HuffPost Tunisie les grandes lignes de l'événement qui anime la médina jusqu'au 8 octobre prochain.

HuffPost Tunisie: Pouvez-vous nous présenter cette édition? Qu'a-t-elle de particulier par rapport aux précédentes?

Selma Ouissi: On accompagne les artistes depuis quelques mois. C'est une édition qui porte quand-même 150 artistes, il y a certes les artistes créateurs mais aussi ceux qui collaborent qui sont tous issus du territoire. Ces artistes, citoyens avant tout sont des jeunes, c'est en effet une édition qui raconte beaucoup sur l'état de la jeunesse, leur ressenti...

Cette édition, si on parcourt toutes les œuvres qui sont créées localement ici, cristallise vraiment les problématiques de cette jeunesse sur ce pays là et tout ce qu'on a à régler par rapport à ça. C'est pour moi un cheminement, on passe dans des sanctuaires où on a vraiment une cristallisation des crises de la jeunesse aujourd'hui et à côté de ça, sur le fond d'une jeunesse en crise mais qui a encore de l'espoir.

On est dans la dénonciation et dans l'urgence d'une jeunesse. Ce sont des gens qui nous étonnent aussi par leur besoin d'encrage très fort, ils ne sont pas dans la négation de ce qu'ils sont mais veulent construire avec ce qu'ils sont, construire un avenir avec ce qui les inspire aujourd'hui.

fgt

Cette édition est donc davantage tournée vers la jeunesse…

Sofiane Ouissi: La Tunisie est portée par une grande population de jeunes et cette édition en particulier fait, en effet, un gros zoom, un point de lumière assez important sur cette jeunesse dans toute sa diversité. La Tunisie est faite de jeunes qui ne sont, à mon sens, pas très écoutés, les espaces de liberté et de présence sont aussi occultés, absents.

On ne leur donne pas cet espace, on ne croit pas en cette jeunesse sur le plan de la politique. Et cette programmation leur donne l'espace de pouvoir exister pleinement et de se raconter pleinement et c'est très intéressant, on apprend beaucoup à les écouter, à les voir évoluer. Ça nous questionne encore plus sur comment accompagner cette jeunesse et la rendre visible dans un total espace de liberté qui est le leur et qui ne peut pas leur être confisqué.

Selma Ouissi: Je dis jeunesse mais ils revendiquent des droits humains, ils sont juste beaucoup plus vigilants et en éveil que les générations précédentes qui sont plus nostalgiques d'un passé. Eux se préoccupent d'aujourd'hui, maintenant et revendiquent juste leurs droits et ceux de tout être humain.

En même temps la méthodologie de Dream City faite d'interrogations, de constructions sur le territoire, permet de révéler les crises d'aujourd'hui, maintenant, dans cette société.

Sofiane Ouissi: Et c'est tout l'intérêt d'un festival-laboratoire, qui travaille sur le temps, prend le temps d'explorer en profondeur sa cité et les urgences de sa cité.

On parle aussi beaucoup de diversité dans cette édition. Comment se manifeste-t-elle plus précisément?

Selma Ouissi: Elle se manifeste par la présence de nationalités différentes, donc de cultures différentes. Il y en a eu aussi en 2015, Jan était déjà là (NDLR: Jan Goossens qui a beaucoup travaillé avec l'Afrique subsaharienne), il commençait déjà à y avoir d'autres nationalités.

L'implication de Jan va dans le sens d'une volonté pour Sofiane et moi de se reconnecter vers l'Afrique mais pas seulement. Nous nous sommes retrouvés tous les trois autour du même questionnement: qu'est-ce qu'un festival dans une ville? Qu'est ce qu'un artiste dans une cité? Finalement on a trouvé quelqu'un qui se posait les mêmes questions.

Effectivement cette année on a poussé encore plus loin la présence des artistes internationaux en se disant qu'on allait se donner le temps et les moyens de pouvoir accueillir des artistes venus d'ailleurs et on en est très contents. Il n'y a pas que l'Afrique subsaharienne, d'autres artistes viennent d'Europe ou d'encore plus loin comme Erin (NDLR: L'artiste et théoricienne canadienne Erin Manning).

Il y a réellement une envie de se dire qu'aujourd'hui en Afrique, il est temps qu'on se regarde les uns les autres et qu'on construise ensemble puisque nous sommes sur le même continent. On a aussi tout intérêt, sur ce continent, à se demander comment construire par rapport à ce que l'on est, nous, sans que cela soit dicté par l'Europe par exemple. Nous à partir de là où on est, on est capable de construire la société d'aujourd'hui et je trouve que cette édition justement, en partant de la jeunesse, pose cette question. J'étais étonnée de voir ces jeunes aussi encrés dans ce qu'ils sont, dans notre culture et à côté de cela qu'ils réalisent qu'il est possible de ne plus être nostalgique mais de construire. Je pense que l'Afrique en est là aujourd'hui, qu'on a tous souffert d'un modèle qui nous a été indiqué comme étant le bon, ou de gens qui ont écrit notre histoire à notre place.

Si on a envie d'être plus en connexion avec l'Afrique, c'est parce qu'on se demande comment construire notre histoire.

Sofiane Ouissi: La question de la diversité me renvoie aussi à l'idée de constellation à partir de Tunis, une sorte de constellation-monde, en amenant le monde et en créant des ponts avec l'ailleurs, pour réfléchir à un contexte dans sa profondeur, dans sa douleur, dans son urgence, dans ses joies aussi.

On voit que les jeunes ont cette force de surmonter ces problématiques et il y a une dimension festive importante. La diversité est un peu à tous les niveaux, diversité à la fois des artistes et des territoires qu'ils amènent, l'ailleurs qu'ils portent ici, cette valise qui vient un temps se poser. Cette constellation et cette diversité se fait par ces différents quartiers, ces différentes populations. On a une large mosaïque humaine, de gens qui viennent d'origines différentes et qui viennent d'espaces où il y a des frontières, on essaie donc de trouver comment dépasser ces frontières, les détruire, faire cohabiter et créer des espaces de vie ou il y a un commun possible et cette dimension du vivre ensemble avec une profondeur et un encrage réel sur le territoire.

rf

Le festival est sous la direction artistique de Jan Goossens pour la deuxième édition consécutive. Qu'avez-vous à souligner à propos de cette collaboration?

Selma Ouissi: Nous sommes à deux depuis un moment, c'est donc maintenant un trio, on se construit les uns les autres. Nous poursuivons ce dialogue avec plaisir. Avec les artistes aussi d'ailleurs, nous croyons beaucoup au dialogue, on pense qu'il n'est pas possible de créer en étant fermé sur soi-même et en tournant le dos au monde.

Jan apporte d'autres points de vue, d'un autre continent mais avec des questionnements qui sont aussi très importants, et également une expérience, une expertise. On reste tous les trois constamment en dialogue en se questionnant sur ce qui est juste ou pas. Il est clair que c'est un enrichissement à tous les niveaux pour tous les trois. Son expertise sur l'Afrique mais aussi sur ces questionnements de la cité, du rapport de l'artiste à sa cité et au monde continue en tout cas de nous réconforter dans ce que l'on défend depuis des années.

Il suit des artistes depuis très longtemps, fait le tour du monde pour accompagner des artistes et cette démarche nous intéresse énormément.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.