Le fiasco du Forum Handicap Maroc relance la question de l'employabilité des personnes en situation de handicap

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FORUM HANDICAP MAROC
Handicap Maroc
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HANDICAP – Rendez-vous manqué pour la troisième édition du forum Handicap Maroc. Initié par l'association "Espoirs Maroc" en partenariat avec diverses associations, et tenu hier au Sheraton de Casablanca, le salon voulait réunir employeurs et handicapés afin d’échanger, présenter des opportunités d’emploi et surtout briser les préjugés des recruteurs sur les personnes à mobilité réduite et en situation de handicap. Une vingtaine d’entreprises, des acteurs du milieu associatif et du secteur public étaient ainsi rassemblés pour mener des ateliers de coaching, d'écriture et d'analyses de CV pour faciliter l'insertion des personnes handicapées dans le marché de l'emploi.

Mais les événements ont pris une toute autre tournure lors de l'ouverture officielle du forum. Dans le hall, noir de monde, la foule s’impatiente pour pénétrer dans l’espace accueillant l’événement. Les voix s’élèvent et soudain, l'attente se transforme en manifestation improvisée où chacun prend la parole et exprime à tour de rôle son mécontentement. Le personnel de sécurité bloque alors l’accès au salon, tentant de calmer les manifestants pour les laisser entrer au compte-gouttes.

forum handicap maroc

Une frustration réelle

Une fois à l’intérieur, l’ambiance n’est guère plus calme. Le ton monte dans la salle de recrutements où sont installées les entreprises BMCE Bank, Maroc Telecom, Total, entre autres. "Ils se moquent de nous, ils ne nous rappelleront jamais, c’est du cinéma", scande un homme dans la salle en faisant le tour de chaque stand de recruteurs. Une femme interpelle à son tour l’auditoire, criant qu’elle est en situation de handicap depuis une vingtaine d’années et toujours sans emploi. "Je cherche du travail depuis 1995, c’est la deuxième fois que je viens, j’ai passé des entretiens pour rien. Ces gens se moquent de nous et c’est honteux. Le gouvernement ne fait rien, les associations ne font rien. Ce forum c’est pour se faire bien voir, c’est tout", confie-t-elle au HuffPost Maroc.

"Un stage pour une immersion dans le monde de l’entreprise, c’est tout ce qu’on me propose, rien de sérieux alors que je suis infographiste et diplômé", nous raconte Imad, jeune homme à mobilité réduite. "Je sais que c’est compliqué pour les entreprises de recruter des handicapés, mais on a le droit à une chance comme tout le monde, nous ne sommes pas moins productifs ou créatifs", ajoute-t-il.

"C'est une population qui se sent marginalisée depuis toujours, ils sont frustrés, n'ont pas de réponses à leur requêtes, c'est tout à fait normal que ces gens soient énervés. Il faut que tous les acteurs publics et de la société civile accentuent davantage leur présence et leur accompagnement auprès de ces personnes handicapées", explique de son côté Hafida Oubel de l'Agence de Développement Social.

Travail et handicap: lever les tabous

Au Maroc, où plus de deux millions de personnes souffrent d’un handicap, le marché de l’emploi reste difficilement accessible, malgré les nombreux combats que mène le milieu associatif auprès du gouvernement et des entreprises marocaines.

Nous avons interpellé un chargé de recrutement de chez Maroc Télécom pour lui demander ce qu’il cherchait concrètement comme profil et le quota de personnes handicapées au sein de l’entreprise. "Je ne peux pas me prononcer ni vous donner de chiffres mais il y en a quelques-uns, je les vois, on en embauche bien sûr", assure-t-il vaguement, avant de mettre fin à l’échange. Même discours du côté de la BMCE qui reste silencieuse sur les chiffres: "on propose à certains des stages mais on ne peut pas embaucher tout le monde", déclare un chargé de recrutement sur place. Un silence qui en dit long sur une préoccupation majeure encore tabou au sein de la société marocaine.

Certaines associations ont par ailleurs boudé l'événement cette année. Annie Lazrek, présidente de Al Manar qui accompagne les jeunes atteints de handicaps mentaux, n'a pas souhaité faire de figuration pour cette édition. "Concrètement, je n'ai jamais vu aucune entreprise embaucher du monde suite à ce forum. Ce salon, c'est une vitrine surtout, même si certaines entreprises ont envie de s'impliquer et qu'il y a quand même une grande solidarité". Elle ajoute "qu'il faut revoir certaines réglementations et lois avant d'organiser de tels forums".

Sabbah Zemmama Tyal, présidente de l'UNAHM (Union Nationale des Associations œuvrant dans le domaine du Handicap 
Mental) partage le même avis. Faute de temps, elle n'a pas pu assister à ce forum mais tient à commenter les retombées de celui-ci. "Il y a toujours très peu de résultats à l'issue de ces forums et initiatives par rapport aux attentes. On avait beaucoup d'espoir pour que l'insertion des handicapés évolue mais au contraire, on recule, nous sommes loin d'améliorer leur situation", explique-t-elle. "Mais on ne peut pas blâmer seulement les entreprises, la loi n'est pas présente pour clarifier leur statut dans le monde du travail", nuance Sabbah Zemmama Tyal.

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Une conférence sur l'intégration des personnes en situation de handicap dans le milieu professionnel devait avoir lieu l'après-midi en présence du chef du gouvernement, Saad Eddine El Othmani. Compte tenu des événements, la conférence sera annulée à la dernière minute et Saad Eddine El Othmani ne se montrera pas. "Ils ne nous ont pas laissé la faire. Ils ont commencé à hurler, à mentir en tentant de salir l’image de notre travail", confie, dépitée, une des organisatrices du forum, ne souhaitant pas s'exprimer davantage sur la tournure de l'événement. "Ils", ces gens dont elle parle, sont pour certains venus de loin en autocar dans l'espoir de trouver des solutions aux problèmes qu'ils rencontrent, de l'aide et de l'écoute. Le forum a donc pris fin prématurément pour des raisons de sécurité, laissant sur le trottoir devant l'hôtel une multitude de personnes dans l'incompréhension.

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