L'inceste en Tunisie, tel que raconté par ses victimes et analysé par les spécialistes

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Par des paroles pétrifiées, suffoquées que les victimes d'inceste racontaient à leurs psychanalystes et psychiatres leurs tourments, la partie de leur vie massacrée, piétinée.

De l'autre côté de cette aberration se trouve un père, un frère, un oncle et la victime n'est autre que sa propre fille, sa soeur, sa nièce.

L'inceste, ce tabou universel et interdit suprême, est parfois enfreint laissant place à la turpitude, à l'irréparable. C'est le récit de Racha, Ines et d'autres qui se sont présentées lors de la Journée d'études: "Interdit de l'inceste: de la fonction à la transgression", organisée par l'Association de Formation à la Psychanalyse et d'Echanges Cliniques (AFPEC) et l'association Beity.

La vie de Racha, Ines: Un Avant/Après inceste

Le récit de Racha est rapporté par Yasmine Belhassen, psychologue clinicienne, psychothérapeute. Racha a 30 ans, elle est originaire de Kairouan, toujours une larme au coin de l'oeil, dépressive, ayant toujours des nausées sans raisons physiologiques. Son mal silencieux résonne dans un traumatisme ancien.

Petite, se sentant mal-aimée, abandonnée par sa maman, Racha trouve refuge chez sa tante et son mari, cette dernière n'ayant pas d'enfant à l'époque. Elle cherchait l'amour, elle l'a trouvé auprès de cette famille, auprès du mari de sa tante. Il s'occupait bien d'elle, se souvient-elle, il l'aimait comme sa fille. Jusqu'au jour où tout a basculé.

Le viol était psychologique avant de devenir physique. L'oncle lui montre d'abord des photos pornographiques, puis des vidéos. Il lui expliquait qu'il ne faut pas être choquée, qu'il s'agit de la science, de la nature, qu'il ne fallait pas être coincée comme les gens du village et qu'elle était sa préférée. S'ensuit un bisou sur la bouche, des mains baladeuses, ensuite, des actes sexuels. Son oncle qui incarnait la figure de son père se transformait en son agresseur, un cauchemar.

Racha décrit sa vie comme ayant "un avant et un après l'inceste". Elle en parle avec tendresse, excitation, nostalgie.

Pendant les viols, Racha raconte qu'elle fixait les yeux en haut le temps que ça passe, se sentant dépossédée de son corps, tétanisée. Sa tante, qui a eu un enfant depuis, ne voyait rien ou faisait mine de ne pas voir, lui laissait le siège avant dans la voiture près de son mari, ce dernier n'hésitait pas à insérer ses mains entre son entrejambe, Racha était pétrifiée à l'idée que quelqu'un puisse les voir.

Elle raconte comment une fois alors que sa famille lui rendait visite chez sa tante, elle est allée aux toilettes, son oncle l'a rejoint, la coince, et la force à avoir des relations sexuelles. Elle s'exécute. Seule la sueur froide témoignait de sa corvée, de sa peur immense. Elle vomit ses tripes juste après. Quand les autres ont demandé à l'oncle où est ce qu'il était parti, il leurs a répondu qu'il aidait Racha qui ne se sentait pas bien. Toute le monde l'a cru.

Le récit de Ines est rapporté par Thouraya Benabla, psychiatre, psychothérapeute. Ines a aujourd'hui 34 ans, brillante mais ayant des problèmes d'alcoolisme, des troubles maniaco-dépressif avec des black-out fréquents. Elle porte toujours le noir en signe de deuil.

Le deuil d'une enfance castrée, volée. Abusée par son père, elle évoque son histoire avec dégout et nostalgie. Son père, contrairement à sa mère, s'occupait bien d'elle, l'habillait. En parlant de son père, devenu son violeur, elle disait: "Pour lui je n'existais pas, je fais partie de lui".

Enfant, elle avait besoin de cet élan d'amour paternel. "L'inceste est une forme d'amour mais à quel prix", dit-elle. La jeune femme a une vie sexuelle chaotique, des addictions, avec une forme d'homosexualité perverse. Anéantie, la jeune femme, refoule son mal pour le faire jaillir par les maux qui la ronge.

Autre récit rapporté par Toumadher Melayeh, psychologue clinicienne au Centre de jour pour adolescents de Béja. Il s'agit d'un enfant de 12 ans. Toute la famille de la fillette était cloîtrée dans la même chambre. Rien ne séparait la couche parentale de celle des enfants. La petite fille était exposée aux ébats de ses parents, à la violence dont sa mère était victime, les coups, les viols conjugaux. Son père justifiait sa violence par le fait que sa femme "aimait ça, se plaisait dans les cris de contestations".

Après la mère, le père tourne sa violence envers sa fille avec des attouchements répétés. Après le divorce des parents et alors que la mère avait obtenu la garde de ses enfants, la petite fille choisit de vivre avec son père parce que son père "a besoin d'une femme pour s'occuper de lui", dit-elle.

La culpabilité et le déni prévalent chez les victimes. "Qu'est ce j'ai pu faire pour arriver à une telle situation?", c'est ce que recensent les victimes, expliquent les spécialistes.

Une vie brisée, le tourbillon de l'après inceste

Pour le psychanalyste Okba Natahi, l'enfant ne peut être coupable, il est en quête d'amour. "Toute demande humaine est une demande d'amour. À cette demande d'amour portée par l'enfant, ce sont les parents les premiers responsables, non pas en lui apportant un amour interdit mais un amour qui va le porter vers d'autres amours".

Les pères incestueux justifient aussi leurs abominations par une perversion amoureuse; "je l'aimais, je voulais la faire grandir, etc", explique le spécialiste.

Un "amour" perverti qui jette à l'abîme l'enfant, écorche dans le vif son innocence. "Les conséquences de cette violence parfois douce sont variées (...) des sentiments de malaises aigus, des fugues, des symptômes somatiques, des comportements anti-sociaux, d'addiction à diverses substances, une vie sexuelle chaotique, et une accumulation de divers étiquettes psychopathologiques. Ces signes bruyamment muets sont des symptômes propres qui tendent à exprimer une vie intérieure paralysée par les pulsions destructrices de l'inceste mais que l'entourage sait rarement déchiffrer ou feint d'ignorer", explique Thouraya Benabla.

Et d'ajouter: "Faute de trouver place dans la mémoire familiale, l'inceste est cantonné dans une mémoire isolée, éparpillée". La spécialiste évoque "un silence de plomb et un déni partagés".

Que dit la loi?

Les liens de parenté constituent l'un des empêchements du mariage selon l'article 21 du Code de Statut Personnel. Toutefois l'établissement de la filiation incestueuse, fruit d'un mariage ou pas, est possible, partant du principe que tout ce qui n'est pas interdit est permis, a précisé Walid Larbi, juriste, membre fondateur de l'association Beity.

Qu'en-est-il de l'aspect pénal? Pour la première fois, le mot inceste a été mentionné dans la loi organique relative à la lutte contre la violence faites aux femmes."Pour la première fois en droit tunisien, le mot est lâché", a expliqué Larbi.

L'apport de cette nouvelle loi réside dans le fait que la victime d'inceste pourra désormais bénéficier des prestations dues aux victimes de violences sexuelles.

Deuxième avantage est qu'on distingue entre les auteurs de l'inceste et les personnes ayant autorité sur la victime. En effet, les articles 227, 228, 229 du Code Pénal retiennent les relations sexuelle entre des proches parents comme une circonstance aggravante. L'inceste en soi n'est pas incriminé, ce qui permet aux juges de faire prévaloir le lien d'autorité sur le lien de parenté, partant du fait que le droit tunisien associe l'ascendance à la parenté, ce qui prête à équivoque, a expliqué le juriste.

Par exemple, une fille majeure qui porte plainte contre son père pour relation incestueuse, les juges "s'évertuent à chercher le lien d'autorité par exemple, si le père subvient toujours aux besoins matériels de sa fille, etc. Le lien de parenté ne suffit pas pour incriminer son acte". On peut déduire donc que les relations sexuelles entre un père et sa fille ne sont pas prohibées s'il n'y pas de lien d'autorité. C'est une jurisprudence établie en Tunisie.

L'inceste en tant que tel n'est pas une infraction pénale, la preuve étant qu'il est éparpillé dans plusieurs articles de loi et qu'il est parfois qualifié de délit, parfois de crime.

Comme expliquer que les juges permettent une telle infraction morale? Ceci s'explique par un "regard rabaissant des femmes, même s'il s'agissait de la victime. Selon eux, elle l'aurait séduite, provoquée, qu'elle était tentatrice!", a expliqué Walid Larbi.

Au-delà de l'aspect juridique, l'interdit de l'inceste est avant tout une norme sociale qui est transmis et n'a pas à être dit, estime Okba Natahi.

"L'inceste dépasse nos entendements (...) il touche à la filiation et à la socialité. Cet interdit est construit sur l'obligation de l'échange humain, or dans le cas de l'inceste, cet échange est refusé", a-t-il conclu.

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