"Nos enfants se suicident à Oukacha", le cri de colère de Ahmed Zefzafi et du comité de soutien du Hirak

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HIRAK
Youssef Boudlal / Reuters
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HIRAK - Ce mercredi, de 12h à 15h, les militants du Hirak se sont donnés rendez-vous devant la prison de Oukacha pour réclamer la libération des détenus. La veille, le Comité national de soutien du Hirak du Rif et de ses revendications, lançait un appel lors d’une conférence de presse organisée au club des avocats à Rabat. Intitulée "Le pouvoir, le Rif et les aboutissements du Hirak", cette rencontre a réuni une foule de partisans de tous bords, venus chacun livrer leur lecture du Hirak, analyser ses origines et son impact.

Témoignage poignant

Dans la salle de conférence, les images des détenus défilent une à une, accompagnées les airs de la chanson du célèbre compositeur et chanteur libanais Marcel Khalifa, "Kha'if Min Al Qamr" ("Afraid from the Moon", "Peur de la Lune"), avant de se terminer par l’image de la mort tragique de Mouhcine Fikri, sans vie, coincé dans une benne à ordures.

"Nous sommes ici, à un mois de la commémoration de la mort de Mouhcine Fikri, pour lui rendre hommage, ainsi qu’aux martyres", lance le coordinateur du comité, El Alami Lahrouni, invitant l’assistance à se mettre debout pour une minute de silence.

À cet hommage, le père de Nasser Zefzafi, Ahmed Zefzafi, a été l’invité de marque. Une salve d’applaudissements et de chants scandant la dignité et le sacrifice l’ont accueilli et lui ont témoigné le soutien de tous. Ému, Ahmed Zefzafi hoche la tête, posant sa main droite sur le cœur en guise de remerciements à ce témoignage chaleureux, humain et solidaire. Mais le sourire, il peine à le trouver. Dans cette ambiance, il prend la parole pour dire son chagrin, son incompréhension et confier son désespoir. Voix entrecoupée par des larmes qu’il semble s'interdire de verser, Ahmed Zefzafi raconte l’histoire du Rif, son attachement à l’intégrité du royaume et sa résistance face aux forces externes. Depuis le 28 octobre 2016, date du dramatique décès de Mouhcine Fikri, le Hirak est devenu "organique", estime-t-il, ajoutant que, pour les jeunes du Rif, il représente surtout "un combat d’espoir".

"Aujourd’hui, nos enfants se suicident à Oukacha. Personne ne réagit, où sont-ils passés?", crie ce père indigné. Ahmed Zezafi s'insurge et dénonce un acharnement: "Ils ne l’ont même pas transféré à une prison plus proche pour que sa maman puisse le voir. Atteinte d’un cancer, elle accomplit, lundi prochain, un mois et demi de chimiothérapie… C’est une injustice envers nous et envers les détenus du Hirak", dit encore le père de Nasser Zefzafi pour non seulement partager sa douleur, mais aussi sa force et sa conviction.

Une conviction partagée par les membres du comité national et qui légitime sa volonté de revenir à la charge. "Nous allons renforcer nos actions par l’organisation d’une marche et d’un festival dédié à la cause du Hirak", indique Ahmed El Aouni, membre du secrétariat du comité qui a assuré la modération de cette conférence de presse. En attendant d’établir un programme et fixer des dates à ses prochaines actions, au cours d’une réunion prévue ce soir au siège du parti de l'avant-garde démocratique et socialiste (PADS) à 19h, le comité a donné la parole à des experts pour mieux faire connaitre l’histoire du Rif, son économie et les origines du Hirak.

"La fracture de l'histoire"

L’anthropologue et penseur Abdellah Hammoudi a estimé que "l’expérience du Rif dévoile une fracture historique" cherchant toujours à se cicatriser. "Le Rif a mené une farouche résistance contre deux grandes forces connues (…) S’il brandit aujourd’hui son drapeau, c’est pour célébrer la libération du Maroc entier (…) Ce drapeau n’a jamais été à une quelconque république séparatiste!", insiste-t-il.

Pour ce dernier, la reconnaissance de la résistance rifaine s’impose aujourd’hui plus que tout autre jour. "Il faut traiter la fracture ancrée dans la mémoire collective, gravée dans l’histoire", recommande-t-il, proposant "la réconciliation et la sanction" contre ceux qui en étaient à l’origine. Et d’estimer que le peuple marocain est, certes, très sensible au Hirak, tout en regrettant "qu’il n’y ait pas eu d’autres mouvements pour le soutenir".

Face à l’évolution que pourrait connaitre le Hirak du Rif, le penseur hésite: "Je ne crois pas qu’il puisse avoir une fin. Nous ne savons pas ce qui se passera dans l’avenir. L’expérience rifaine est un test pour le Maroc entier". Si sa vision du futur n’est pas claire, elle est teintée de noir car, pour lui, "des indices" le légitiment. "Je désespère face au retour à la censure, aux menaces et à la peur… Des indices qui montrent que le système punit les jeunes pour ce qui s’est passé le 20 février 2011, pour les acquis qu’ils ont réussi à obtenir… Mais il n’y a pas de retour à l’avant 20 février 2011", prévient-il.

"Le miroir grossissant"

Des acquis auxquels les habitants du Rif s'attendent à avoir droit, souligne dans la foulée l’économiste Najib Akesbi. "Le Hirak est né des défaillances économiques dont souffre la région", affirme-t-il, estimant que cet état des lieux a dévoilé l’image de la réalité économique toute entière reflétée par "un miroir déformant et grossissant". "L’économie du Maroc, selon la Banque mondiale, est sous développée de 50 années, par rapport à celle des pays européens", indique-t-il.

L’expert explique que le décès de Mouhcine Fikri a aussi remis sur la table le fléau du chômage qui pousse la grande majorité au travail informel. "350.000 jeunes arrivent à l’âge d’être actif chaque année, mais seuls 50.000 ont pu décrocher un travail dans l’économie formelle au cours de ces 5 dernières années", souligne-t-il. Et d’ajouter que les écarts sociaux, l’économie de rente et le clientélisme, entre autres, n’ont rien arrangé à la situation.

"La légitimité démocratique" semble être, aux yeux de Najib Akesbi, l’élément perdu de toute l’économie nationale. "Le Hirak a créé un mouvement social et il faut qu’il fasse tache d’huile", conclut-il.

Les détenus en grève de la faim feront don de leurs organes

Cette conférence de presse a aussi été l’occasion, pour la défense, de faire le point sur l'état de santé des détenus, de réitérer que ces derniers "sont bien en grève de la faim" et d’annoncer que certains d’entre eux "ont exprimé à la direction de la prison leur volonté de faire don de leurs organes". Le coordinateur du comité des avocats, Saïd Benhammani, déclare ainsi qu'"à Oukacha, les détenus ne s’alimentent plus en eau et en sucre. La majorité est dans la clinique de la prison et nous ne savons pas s’ils seront transportés aux hôpitaux de Casablanca", indique-t-il. Et de souligner que malgré le démenti de la direction de la prison Ain Sebaa 1, "les avocats ont bien rapporté la vérité".

L'avocat s’est dit également indigné par la tournure que prennent les procédures engagées contre les détenus du Hirak. "Les vices de procédures", selon lui, ont accompagné l'instruction des dossiers des détenus. L’avocat remet notamment en question "la légitimité du premier communiqué du procureur du roi le 26 mai", expliquant qu’il ne se base sur "aucune référence juridique". Et d’ajouter que "dans l’ensemble des procès-verbaux préliminaires et les procédures, des articles du code pénal ont été activés sans avertir qui que ce soit, y compris la défense".

Rappelant la gravité des inculpations qui pèsent sur les détenus, Saïd Benhammani a précisé "qu’il n’y a pas de preuves tangibles" de culpabilité et que "les transferts des détenus se font au cours même des instructions, alors que la loi l’interdit".

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