Formation des imams de Francfort: apprendre la langue de Goethe pour contrer le terrorisme (REPORTAGE)

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MUSLIM GERMANY
Wolfgang Rattay / Reuters
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REPORTAGE - Sans son minaret, difficile de comprendre au premier regard que nous sommes bien face à l'une des dix mosquées que compte la ville de Francfort en Allemagne. "Parfois, quand certains Allemands me demandent ce que c’est, en pointant du doigt la mosquée, je préfère leur dire que c’est un centre culturel marocain", reconnait Ahmed Ayaou, trésorier de l'Association marocaine pour la promotion du patrimoine intellectuel et culturel, structure qui gère la mosquée Taqwa.

Alors que le soleil se couche, l'heure de la prière s'annonce sans que l'appel ne résonne. Fuyant le froid de ce début d'automne, les musulmans du quartier s'empressent pourtant déjà vers la porte d'entrée de la mosquée Taqwa, puis se dirigent vers les escaliers menant à la salle de prière réservée aux hommes. Aujourd'hui, les fidèles, de différentes origines, prieront pour un jeune Yéménite décédé la veille.

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La facade de la mosquée Taqwa à Francfort.

À l'issue de la prière, l'imam, Al Miloud Lahssini, tient a rappeler aux personnes présentes l'importance de profiter de chaque instant qu'offre Dieu dans cette vie, en insistant sur le fait qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le droit chemin. "Que vous ayez commis un péché majeur ou mineur, la porte du pardon reste ouverte", leur dit-il.

Un lieu religieux ouvert aux communautés

La salle se vide peu à peu, et nous retrouvons Ahmed Ayaou pour une visite guidée de la mosquée. Une mosquée finalement bien plus grande qu'il n'y parait au premier regard. Construite en 1994 par l’Association marocaine pour la promotion du patrimoine intellectuel et culturel, la mosquée a subi de grands travaux de rénovation en 2009, avec l’aide du ministère marocain des Habous et affaires islamiques. Résultat: une mosquée sans minaret donc, à l'aspect très moderne, avec une façade en verre qui se fond dans le paysage architectural de la ville industrielle.

Pour la communauté musulmane vivant dans les environs, le lieu représente un véritable centre islamique construit sur un terrain de près de 1.000 mètres carrés, qui accueille tout au long de l’année différentes activités, tels que des débats, des rencontres ou encore des repas, notamment des ftours pendant le ramadan où tout Allemand est le bienvenu, qu’il porte une kippa sur la tête, une croix autour du cou, ou un tasbih entre les doigts.

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Al Miloud Lahssini, imam de la mosquée Taqwa à Francfort.

"Je suis venu ici directement de la région de Nador, je ne connaissais pas un mot d'allemand", se souvient Al Miloud Lahssini, qui exerce dans la mosquée Taqwa depuis près de 20 ans. "Mais je m'en suis sorti et à présent, mes enfants parlent couramment cette langue", dit-il avec fierté.

Comme lui, de nombreux imams marocains vivent depuis des décennies en Allemagne sans pour autant avoir une parfaite maîtrise de la langue de Goethe. La plupart ont été recrutés par les associations qui gèrent les mosquées (Francfort en compte dix, dont neuf sont gérées par des Marocains), ou ont été envoyés par le ministère des Habous pour servir dans les 2.600 mosquées recensées en Allemagne.

Le besoin avait été identifié après un séminaire international dédié à l'islam en Europe et organisé par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) à Marrakech en 2015. Dans la foulée, un programme de formation linguistique et culturel des imams en Europe a été mis en place en 2016, après la signature à Bruxelles d'un accord entre le CCME, l’Institut Goethe et le Conseil européen des oulémas marocains.

Formation linguistique... et culturelle

C'est l'État de Hesse qui a donné le La. Un total de 52 imams, majoritairement marocains, ont été choisis pour bénéficier d'un an de cours de langue allemande et d'ateliers sur la culture du pays, un effort qui a été couronné ce mardi 26 septembre par une cérémonie de remise de diplômes, en présence notamment du secrétaire général du CCME, Abdellah Boussouf, et de Mohammed Achgalou, consul du Maroc à Francfort.

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Durant la cérémonie, Abdullah Elgallad (photo ci-dessus), un jeune Égyptien qui a bénéficié du programme, se lève pour remercier, en arabe et en allemand, au nom de tous les autres imams, les personnes qui ont pu répondre à leurs besoins. "Je ne suis qu’au Anfängerniveau [niveau débutant], veuillez donc m'excuser si j’écorche quelques mots", annonce-t-il humblement derrière le pupitre, avant d’entamer son discours.

Si la plupart de ces imams vivent en Allemagne depuis plusieurs décennies, ils n’ont pas tous eu l’occasion d’apprendre correctement la langue du pays. "Mes quelques lacunes en allemand ont pu être corrigées après cette année de formation", se félicite aujourd'hui l'imam Al Miloud Lahssini. Moins autodidactes que lui, et même après des années passées à Francfort, d'autres imams ont préféré vivre parmi une petite communauté qui parle arabe. "Je suis arrivé en Allemagne il y a 20 ans, et j'ai essayé d’apprendre l’allemand par moi-même, mais ce n’est pas pareil et les cours de langues sont assez chers", raconte pour sa part au HuffPost Maroc Omar Lamrini, un imam-assistant dans la mosquée de Tawhid à Dietzenbach.

Rétablir le dialogue avec les jeunes générations

Les imams se rencontraient quatre fois par semaine pour suivre des cours linguistiques avec des professeurs allemands. Ils seront désormais en mesure de s'adresser aux jeunes des deuxième et troisième générations issus de la communauté musulmane en Allemagne. Ces derniers se référaient jusqu'alors à Internet pour répondre à leurs questions sur la religion. Ils auront désormais de réels interlocuteurs et des source fiables qui pourront leur répondre selon les véritables valeurs de l’islam.

"Les gens avaient toujours besoin de ramener quelqu’un qui pourrait faire la traduction quand ils venaient me poser leurs questions", raconte au HuffPost Maroc Hassan Brida, imam de la mosquée Al Andalous à Munich. "Maintenant, je pourrais peut-être même faire des prêches en allemand", espère-t-il.

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L'imam Hassan Brida recevant son diplôme de la part de Khalid Hajji, secrétaire général du Conseil européen des oulémas marocains.

"Notre travail s’inscrit dans la durée et permettra aux imams de lutter contre l’extrémisme en faisant connaître aux jeunes la vraie religion pour qu'ils ne soient pas des proies faciles pour ces fossoyeurs et recruteurs de toute sorte", éclaire pour sa part Abdellah Boussouf, non sans ajouter qu'on ne peut espérer "arrêter le terrorisme d’un coup de baguette magique".

Dans ce dessein, les imams ont aussi pu assister à des ateliers sous des thèmes aussi variés que "les causes de l’extrémisme religieux et comment le contrer", "la jeunesse musulmane en Allemagne", ou "le rôle de la femme dans la communauté musulmane en Allemagne". La politique était également un point central lors cette formation. Les imams ont donc pu comprendre, à travers ces séances, le système politique allemand et ont rencontré un député lors de leur visite au parlement allemand.

"Changer l’image de l’islam en Europe"

Une formation qui leur a été bien utile lors des dernières élections, même si beaucoup n’ont pas la nationalité allemande. "Je n’en ai jamais ressenti le besoin", nous dit Ahmed Ayaou en haussant les épaules. Membre du CCME et trésorier de l'association qui gère la mosquée Taqwa pour laquelle il nous a servi de guide, Ahmed Ayaou est arrivé en Allemagne en 1969 alors qu’il n’avait que 18 ans. Malgré son passeport vert, il se considère comme citoyen allemand et a suivi les élections de très près. Il se dit soulagé qu'Angela Merkel ait été désignée pour mener un quatrième mandat.

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Ahmed Ayaou, membre du CCME et trésorier de l'Association marocaine pour la promotion du patrimoine intellectuel et culturel.

Mais pour Abdassamad El Yazidi, coordinateur du programme et secrétaire général du Conseil supérieur des musulmans d’Allemagne, il n'y pas de raison de se réjouir. Pour lui, ces dernières élections sont une "catastrophe pour le pays". "Les musulmans vivent en Allemagne depuis les années cinquante et avaient une bonne réputation auprès des autres Allemands", déclare-t-il au HuffPost Maroc.

"Mais après les attentats, à commencer par le 11 septembre, les choses ont changé. Les femmes voilées, ou n’importe quelle personne ayant des traits qui révéleraient son appartenance à la religion musulmane, sont chaque jour et de plus en plus victimes de harcèlement et d’attaques islamophobes", explique Abdassamad El Yazidi. "Ces personnes d’extrême droite restent une minorité en Allemagne, mais elles se sentent soutenues notamment avec la naissance de partis tels que l’AfD [qui a pu à obtenir 13% des votes et près de 90 places, ndlr], dont le seul but est de propager la haine et de faire revivre l’Allemagne d’avant la Deuxième Guerre."

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Là réside l'autre objectif de programmes tels que celui dédié à la formation des imams initié par le CCME: changer l’image de l’islam en Europe. "Ce ne sont pas les attentats qui nous ont poussés à créer ce programme", explique Abdellah Boussouf, secrétaire général du CCME. "Nous voulons tout d’abord prouver que l’islam est bien compatible avec le contexte européen, contrairement à ce que veulent faire croire les partis d'extrême droite", poursuit-il.

La remise des diplômes est loin d’être la dernière étape de ce programme de formation. Le CCME compte reproduire ce même modèle dans d’autres régions d’Allemagne et d’Europe. "Nous sommes en pourparlers avec des institutions en Espagne pour pouvoir y installer le même programme de formation", déclare au HuffPost Maroc Abdellah Boussouf. "Un programme de morchidates [conseillères en religion], qui n’existent pas encore en Europe, est également en train de se mettre en place", nous précise-t-il. Des programmes aussi urgents à semer que les résultats sont longs à récolter.

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