Une directive ministérielle interdit aux chauffeurs de bus et taxis le transport des "migrants illégaux"

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GARE ROUTIERE ALGER
Gare routiere d'Alger. Photo: Daikha Dridi | Daikha Dridi
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Le gouvernement algérien est-il en train de lancer une vaste chasse à l’étranger et plus particulièrement à l’étranger venu du sud, celui qui a la peau noire? C’est ce que laisse penser une circulaire que des employés du ministère des Transports ont partagée de façon anonyme sur les réseaux sociaux.

Il s’agit d’une directive du ministère des Transports, portant la date du 24 septembre 2017 et l’entête de la direction des transports de la wilaya de Mostaganem qui informe les chauffeurs de bus et de taxis des longs trajets entre les wilayas du pays qu’il est désormais “strictement interdit de transporter les migrants illégaux”.
L’instruction ministérielle conclut en menaçant du “retrait de permis de transport” tous les transporteurs qui n’appliqueraient pas cette règle.

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Le HuffPost Algérie a tenté de joindre à maintes reprises le ministère des Transports pour des explications sur la nature de cette “directive” qui appelle en somme à la chasse au faciès des voyageurs étrangers en Algérie mais en vain.

A la gare routière d’Alger, du côté des bus qui font les longs trajets, personne ne semble avoir entendu parler de cette “directive” y compris du côté des chauffeurs en partance vers Mostaganem.

Un receveur de la ligne Mostaganem-Alger confie d’ailleurs son étonnement: “Je n’ai jamais entendu parler de ça!”

Il hausse les épaules d’incrédulité et montre du doigt un groupe de jeunes Noirs qui paient au guichet leurs tickets: “Les étrangers voyagent comme tout le monde ici”. Lorsque je lui demande ce qui lui fait croire que cette directive vise les voyageurs Noirs en particulier, il sourit d’un air entendu, me prend la feuille de la directive ministérielle des mains et montre dans le texte en arabe l’expression “مهاجر غير شرعي” : migrant illégal.

A la gare routière tout le monde aura donc vite fait de décoder le jargon ministériel: il faut interdire aux voyageurs Noirs de prendre le bus ou le taxi. “Et que fait-on des Noirs Algériens?” me lance un guichetier visiblement irrité par le texte qu’il découvre.

Bakhsis Rabah est aussi receveur, depuis quatorze années il parcourt les trajets Alger-Tindouf, Alger-Bechar, Alger-Hassi Messaoud. Sa première réaction lorsqu’il lit le communiqué est sans équivoque: “Mais quand même on n’est pas des racistes! Je n’ai pas le droit moi de dire aux passagers qui me tendent leur ticket: hé toi! montre-moi tes papiers! Ca c’est le travail des gendarmes ou de la police”, s’exclame-t-il outré.

Il affirme lui aussi que c’est la première fois qu’il entend parler de cette directive et va au-delà: “Maintenant ils veulent qu’on interdise aux Noirs de prendre les bus! Mais pourquoi font-ils ça? Ils veulent chasser les étrangers? Pourquoi ils veulent qu’on reste entre nous?”

Il n’est pas jusqu’à l’assistant du directeur de la gare, M. Badir qui explique que, légalement, “les seules personnes que nous ne sommes pas habilités à transporter ce sont les mineurs non accompagnés par un adulte. On n’a pas le droit d’arrêter qui que ce soit qui a payé son billet pour le voyage”.

Heureusement donc qu’il existe dans ce pays des agents de l’administration pour expliquer à leurs supérieurs hiérarchiques ce qu’est la loi.

C’est donc pour tous les transporteurs rencontrés dans les deux gares routières d’Alger, que ce soit la gare des bus ou celle des taxis, “une directive inapplicable” comme décrit par un chauffeur de taxi de la ligne Alger-Mostaganem. D’ailleurs, pour le président de l’Union nationale des chauffeurs de taxis, Aziouz Boukerrou, rencontré sur place, les choses sont claires: “les chauffeurs de taxis ne doivent pas être appelés à faire le travail des services de sécurité”.

Il ne reste plus qu’à espérer que la réaction première de tous ces braves gens fasse que la directive de la honte du ministère des Transports devienne réellement inapplicable. Et que nous soit épargnée l’infamie de vivre sous un régime qui pratique la chasse au faciès contre les plus démunis et les plus vulnérables d’entre les visiteurs de ce pays.

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