Annulation de la circulaire de 1973, égalité dans l'héritage: Une manoeuvre politique? Le Financial Times y répond

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FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Depuis plusieurs années, plusieurs associations et ONG se sont battues pour que la circulaire de 1973 qui interdit le mariage d'une tunisienne musulmane à un non-musulman, soit annulée. Après des années de militantisme, le président de la République Béji Caid Essebsi prend l'initiative et propose l'annulation de la circulaire, une proposition devenue réalité le 14 septembre dernier.

Dans ce contexte, le quotidien britannique, le Financial Times revient sur ces décisions historiques ainsi que les vives polémiques qui s'en sont suivies dans un article intitulé "Tunisia activists worry marriage reform is ploy to win votes" ("Des activistes tunisiens s'inquiètent que la réforme du mariage soit un stratagème pour gagner des votes").

Le Financial Times, commence par l'histoire de Azza Baaziz, une jeune Tunisienne mariée à un Français depuis 2015. Le couple s'est marié en France bien avant l'annulation de la circulaire de 1973.

Autrefois, Azza avait peur chaque fois qu'elle sortait en voiture la nuit avec son mari. Elle craignait que la police ne les arrête ou la traite, dit-elle "comme une criminelle".

Mais le problème de Azza n'est plus d'actualité après que tous les textes relatifs à l'interdiction du mariage d'une femme tunisienne à un non musulman ont été annulées."Un tabou séculaire" dans le monde musulman a ainsi été rompu et les mariages inter-religieux sont maintenant reconnus en Tunisie. "Maintenant, j'ai le droit de me marier à qui je veux et je suis protégée par la loi", a déclaré Azza.

Une manœuvre politique

L'initiative du président Caid Essebsi a été saluée et considérée comme un grand pas en faveur des droits des femmes au Moyen-Orient. Bien que cette décision ait été chaleureusement accueillie par les femmes en Tunisie, certains pensent qu'elle vient dans le cadre d'une manœuvre politique alors que les élections municipales approchent estime le Financial Times.

Toujours selon le Financial Times, le président aurait voulu, à travers cette initiative, assurer à son parti Nidaa Tounes le vote des femmes aux élections municipales, celles-là même qui peuvent craindre que les partis islamistes tunisiens puissent tenter d'annuler les réformes de Caid Essebsi, si jamais ils arrivent à gagner les municipales. "Lors des élections présidentielles il y a 3 ans, le vote des femmes a été déterminant dans l'accession de Beji Caid Essebsi au pouvoir".

Selon le média, certains militants y voient une tentative de détournement de l'attention de l'opinion publique d'une loi très controversée qui offrirait une amnistie à d'anciens fonctionnaires d'État impliqués dans des affaires de corruption sous le régime Ben Ali. Et pour cause, la loi de réconciliation administrative a été adoptée par l'ARP quelques heures seulement après que l'annulation effective de la circulaire de 1973 a été annoncée. Les opposants ont qualifié cette loi de revers pour la démocratie et de récompense aux personnalités puissantes qui ont soutenu Nidaa Tounes, le parti de Béji Caid Essebsi, affirme le média britannique.

Les droits des femmes en Tunisie, une question "politiquement surexploitée"

"Bien que l'annulation de la circulaire de 1973 soit un triomphe pour les femmes tunisiennes, cette décision a néanmoins été surexploitée", déclare Ahlem Belhadj, membre du comité exécutif de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) au Financial Times.

"Il est également clair, qu'au vu de l'approche des élections municipales, il y a une volonté de souligner le contraste que représentent les islamistes à l'égard des problèmes des femmes en Tunisie" a-t-elle ajouté.

La Tunisie est le seul pays qui a réussi sa transition vers la démocratie après qu'une vague de soulèvements populaires contre les dictatures a envahi le monde arabe en 2011. Le pays est considéré comme "plus progressiste" que ses voisins. Il a depuis longtemps interdit la polygamie et a aboli le droit qu'un homme puisse verbalement divorcer de sa femme.

Monica Marks, une analyste dont les travaux sont concentrés sur la Tunisie, affirme que les problèmes des femmes en Tunisie sont utilisés dans une sorte de "football politique", avec des régimes offrant un visage moderniste au monde pour masquer un régime plus autoritaire. Elle affirme que durant le règne de Ben Ali, les droits des femmes étaient bafoués contrairement à l'image que le gouvernement renvoyait au monde. "les femmes islamistes étaient torturées, violées ou exilées" affirme Monica Marks au Financial Times.

"Le monde fermait les yeux parce que l'histoire de 'ce petit pays en voie de modernisation' était plus attrayante que la réalité", a-t-elle déclaré.

Si la question de femme est "politiquement surexploitée", pour la députée d'Ennahdha Mehrezia Laabidi, après avoir passé 30 ans avec la communauté tunisienne en France, elle pense que reconnaître les mariages des Tunisiennes à des non-musulmans, répond à un réel besoin social.

"Il y a une réalité que nous devons admettre. Bon nombre de de nos filles se marient régulièrement à des non-musulmans", dit-elle avant d'ajouter "J'ai aussi remarqué qu'il n'y a pas d'unanimité entre les islamologues quant à l'interdiction de ce type de mariage".

Mais pour la militante féministe Ahlem Belhaj, c'est tout bon pour le progrès du pays. "Même s'il existe une exploitation politique des problèmes des femmes en Tunisie, il n'en demeure pas moins qu'il y a une reconnaissance de la présence de la femme dans la société et de son pouvoir d'influence sur les élections", déclare Belhaj au Financial Times.

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