"La Tunisie vit au-dessus de ses moyens", selon cette économiste

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ECONOMY TUNISIA
A woman uses a cash machine in downtown Tunis, Tunisia, September 21, 2017 REUTERS/Zoubeir Souissi | Zoubeir Souissi / Reuters
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La Tunisie vit au-dessus de ses moyens, et la loi de finances 2018 constituera un véritable exercice d’équilibriste pour le nouveau gouvernement, confronté à une telle situation économique. C’est ce que pense Fatma Marrakchi Charfi, Pr universitaire en Sciences économiques, dans un entretien accordé à l’agence TAP.

Analysant les indicateurs économiques et financiers actuels, l’universitaire en déduit que “depuis 2011, l’économie tunisienne a du mal à générer de la croissance (1,9% seulement au 1er semestre 2017, alors que la loi de finances prévoit un taux de croissance de 2,5%) et créer des emplois (taux du chômage de 15,3% au 2e trimestre 2017). Elle ne cesse d’accumuler des déficits (déficit courant et déficit budgétaire) et recourt de plus en plus à l’endettement (66,9% du PIB, en juillet 2017)”.

“Avec une croissance molle, l’Etat a du mal à collecter les ressources fiscales qui constituent l’essentiel de ses recettes, il fait appel de plus en plus à l’endettement interne et surtout externe. L’écart entre les prévisions et les réalisations aboutit, chaque année depuis 2012, à l’adoption d’une loi de finances complémentaire, pour boucler l’année. Dans ce contexte, le redressement du déficit public constitue à très court terme la priorité des priorités pour le gouvernement”.

“Le déficit extérieur ou courant est, par ailleurs, exacerbé par le déficit commercial (10,068 milliards de dinars, à fin août 2017), lequel, de moins en moins financé par l’excédent de la balance des services ou par les investissements étrangers, vient alourdir l’endettement externe et faire pression sur la valeur du dinar. La dépréciation du dinar aura, à son tour, pour effet d’augmenter l’inflation, de renchérir la dette publique, et de grever la Caisse générale de compensation, ce qui mettra encore plus la pression sur le budget de l’Etat”, explique l’économiste tunisienne.

Indicateurs de croissance: l’impératif de miser sur l’investissement pour booster la croissance

L’économiste souligne que “depuis 2011 la Tunisie peine à renouer avec une croissance de 4 à 5%, taux réalisés avant la révolution ou même d’effleurer le taux de 3% de croissance. Pour atteindre le taux prévu pour 2017 (+2,5%), il faudrait atteindre une croissance de l’ordre de 3,1%, au second semestre, surtout avec les bonnes récoltes prévues de l’huile d’olive et des dattes et une saison touristique relativement réussie. Pour cela, l’Etat doit être ferme avec ceux qui bloquent la production de pétrole ou de phosphates car ces manœuvres coûtent de plus en plus cher à l’Etat”.

Autre facteur inquiétant, “le ratio de l’investissement national par rapport au PIB est en chute continue depuis 2010, passant de 24,6% à 19,5% en 2016, alors qu’il dépasse 30% en Inde et 40% en Chine. L’épargne nationale rapportée au PIB suit le même trend baissier, régressant de 21% à 11,4%, un taux pratiquement divisé par deux. Ces deux indicateurs reflètent deux problèmes, le premier étant le gap de plus en plus large entre l’épargne et l’investissement. Pour pouvoir le combler, la Tunisie est obligée de recourir aux capitaux étrangers par le biais de l’investissement ou de l’endettement. Le deuxième problème étant le trend baissier de ces deux variables qui, depuis 2011, affecte directement la croissance”, a-t-elle estimé.

Indicateurs des finances publiques : la masse salariale et la dépréciation du dinar alimentent le déficit budgétaire

Charfi rappelle que ” la loi de finances 2017 a prévu un déficit budgétaire de 5,4% pour un Budget de 32,325 milliards de dinars, dont 8,505 milliards de dinars seront financés par les ressources d’emprunt internes et externes. Un suivi de l’avancement de l’exécution du budget de l’Etat sur les 7 premiers mois de l’année 2017 montre que le budget 2017 sera largement dépassé, en raison essentiellement de l’augmentation de la masse salariale et de l’effet de la dépréciation du dinar sur le renchérissement du service de la dette et son impact négatif sur la Caisse générale de compensation”.

Elle s’inquiète également du niveau atteint par la dette publique et du recours au secteur bancaire national pour boucler le budget 2017. “La dette publique constitue une source de financement du déficit public. Le taux d’endettement public par rapport au PIB prévu par la LF 2017 est de 63,7%, mais ce taux sera largement dépassé suite au renchérissement de la composante extérieure. Pour ce qui est de la composante intérieure, elle est financée par les BTA (Bons de trésor assimilables), qui font le bonheur des banques, qu’elles soient publiques ou privées. En effet, les banques empruntent les liquidités auprès de la BCT à un taux d’environ 5% et prêtent à l’Etat à un taux pouvant dépasser 8%, ce qui constitue un gain certain et sans risques. Ainsi, une grande partie du financement pouvant alimenter des projets productifs est “détournée” au profit de l’Etat et sert, entre autres, à payer les salaires”.

Indicateurs extérieurs et monétaires : le déficit commercial contribue largement à la dépréciation du dinar

“Le commerce extérieur a historiquement et structurellement, toujours enregistré un déficit en Tunisie. Toutefois, l’excédent de la balance des services arrivait à combler en grande partie le déficit commercial. En 2005, l’excédent de la balance des services arrivait à compenser 93% du déficit commercial, contre 5% en 2016”, a-t-elle souligné.

“Si nous comparons les 8 premiers mois de l’année 2017, par rapport à la même période de 2016, les importations ont augmenté de 19,3%, alors que les exportations ont augmenté uniquement de 18,1%. A ce rythme, on pourrait atteindre à la fin de l’année, un déficit commercial dépassant les 12 milliards de dinars contre un peu plus de 10 milliards en 2016”, a-t-elle averti.

L’universitaire a aussi indiqué que “ce creusement du déficit commercial met une pression sur la demande de devises par rapport à l’offre et contribue largement à la dépréciation du dinar qui a perdu depuis le début de l’année environ 18% de sa valeur par rapport à l’euro et 10% par rapport au dollar américain”.

“L’emballement des déficits budgétaires et courants (déficits jumeaux) et les retards dans le programme de mise en œuvre des réformes convenu avec le FMI, ont poussé l’Agence Moody’s à dégrader la Notation souveraine, le 18 août 2017, de Ba3 à B1 tout en maintenant la perspective négative. Les perspectives négatives reflètent le risque d’une baisse plus importante que prévue des réserves de change avec des pressions sur la valeur du dinar qui pourrait alimenter la dynamique défavorable de la dette publique et l’inflation ” s’est-elle inquiétée.

Indicateurs socio-économiques : la spirale inflationniste menace le pouvoir d’achat et creuse le chômage

Le taux d’inflation du mois d’août 2017 a atteint 5,7% contre 5,6% enregistré en Juillet et ce malgré le démarrage de la période des soldes. Il s’agit là de taux record qui n’ont pas été enregistrés en Tunisie, depuis 2013.

“L’une des principales sources d’inflation est la dépréciation du dinar par rapport aux monnaies internationales. En effet, la dépréciation du dinar entraîne un renchérissement des prix locaux, impactant le pouvoir d’achat du tunisien, ce qui légitime les revendications d’augmentations salariales qui constituent un élément de coût et deviennent elles-mêmes inflationnistes”, a précisé Charfi.

En outre, “le taux de chômage n’a pu être réduit et les secteurs productifs ont été dans l’incapacité d’alléger le chômage d’une manière générale et le chômage des jeunes en particulier. Pour la loi de finances 2018, le chef du gouvernement devrait décliner son programme économique en axes quantifiés et avec des “deadlines” et un timing clair, tout en veillant à appliquer la loi sur les fraudeurs et les contrevenants, sinon rien ne pourrait réussir. Seul le respect de la loi permet la réalisation des programmes prévus “, a-t-elle conclu.

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