Portrait: Yussra, créatrice et cordonnière des temps modernes

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LA DOUBLE CROCHE
Montage La Double Croche/Facebook
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PORTRAIT - "Il était une fois, deux sœurs prénommées Yussra et Fatine, qui menaient une vie ordinaire emplie de rêves et de musique". C’est ainsi qu’elles aiment introduire leur histoire. Mais celle de leur projet, baptisé La Double Croche, est tout sauf ordinaire. Si Yussra et Fatine sont les personnages principaux de cette histoire, le hasard et la persévérance en seraient les personnages secondaires.

Tout commence lorsque la famille de Yussra et Fatine déménage à Rabat, après avoir passé toute leur vie à Houara, dans les environs d’Agadir. Yussra laisse derrière elle ses amis, son école, son quartier, sa maison d’enfance, et peine à trouver ses marques dans une ville qui lui semble trop grande.

"J’étais en première année du baccalauréat quand on a déménagé, et durant ces deux années qui me séparaient de l’obtention de mon bac, j’avais en quelque sorte perdu goût à la vie. J’étais déprimée et je me sentais perdue", confie-t-elle au Huffpost Maroc.

yussra and fatine

Yussra et Fatine Alouane, les soeurs créatrices de la marque "La Double Croche".

Inscrite dans un conservatoire de musique par son père, elle se sent rapidement épanouie. Mais elle a alors déjà 16 ans et elle comprend vite qu’il est trop tard pour faire de cette passion une carrière. Au lycée, si elle opte pour une section économique, celle-ci ne concorde pas avec ses aspirations artistiques. Elle fera une croix sur l'École des Beaux-arts à Casablanca et Tétouan, son père la trouvant alors trop jeune pour partir si loin. L'option de poursuivre à l'étranger des études de stylisme est écartée pour les mêmes raisons. Ce sera finalement études anglaises à la faculté des lettres, mais aussi en parallèle, pour ne pas abandonner ses rêves de mener une activité artistique, une inscription au Centre Privé d'Enseignement Professionnel (C.P.E.P) à Rabat, où elle suit des cours en modélisme.

"C’était très difficile de suivre deux formations en même temps. Mais dès que je revenais à la maison le soir, je consacrais la nuit au modélisme et à la couture. Travailler avec des étoffes et des tissus différents, avec les fils et les couleurs et créer quelque chose d’unique, c'est ce qui m’emplit de joie et me pousse à aller de l’avant", nous raconte-t-elle.

la double croche

Une fois sa formation de modélisme terminée, c'est le hasard qui va se charger de bien faire les choses. En se perdant un jour dans les ruelles des Oudayas, elle se retrouve devant la porte du Centre de qualification professionnelle des arts traditionnels. "J’y suis entrée et après m'être renseignée, ils m’ont indiqué qu’ils proposaient deux formations: une de cordonnerie et l’autre de reliure. C'est amusant car deux semaines auparavant, je disais à une amie que je ne pourrais jamais faire de la cordonnerie. Mais on découvre parfois que l'on est capable de beaucoup plus que l’on ne croit", assure Yussra.

En rejoignant ce centre, Yussra est alors la seule fille à suivre la formation de cordonnerie, ce qui l'incite à redoubler d’efforts pour démontrer que ce métier n’est pas qu'une affaire d'hommes. Entre traçage de patrons, conception et création, assemblage et montage, elle a enfin trouvé sa voie. Après 7 mois de formation, elle se choisit un challenge. "J’ai toujours voulu acheter un sac à dos Herschel, mais ils sont très coûteux. J’ai donc décidé de le confectionner moi-même", se souvient-elle.

Elle commence par s’entraîner en créant de petites pochettes, et autres accessoires qui ne nécessitent pas un travail complexe.

Puis elle se lance en achetant de la toile de jute pour en faire un sac à dos. Un exercice loin d’être aussi simple qu’elle ne le pensait.

"Ça m’a pris des semaines pour le confectionner. Et à chaque fois, un nouveau défi survenait. J’avais une petite machine à coudre, et il était impossible de coudre de la toile de jute avec. Je priais fort pour que ça marche, mais je me retrouvais systématiquement avec une aiguille cassée. Puis, comme par un miracle, la machine a obéi, et le sac à dos était presque fini".

Pour célébrer sa réalisation, elle décide d'organiser un shooting et de promouvoir son produit, le seul du genre. "Mes amis me demandaient de prendre en photo le reste de ma collection, car ils croyaient que j’avais déjà réalisé plusieurs produits. J’en avais ri à l’époque, mais ce fut aussi une sorte de révélation. Puisque j’avais réussi à créer un sac à dos, n’était-il pas possible d’en créer vingt?’", se souvient Yussra.

Et c’est précisément ce qu’elle fera. Elle achète plus de toile de jute et commence à mettre au point 20 sacs à dos qu’elle espère vendre par la suite. Comme il était peu probable que le miracle de la petite machine à coudre ne se reproduise encore 20 fois, Yussra cherche une personne qui lui confierait une machine adéquate, et à qui elle verserait une somme en contrepartie. "Là où j’allais, on me demandait des prix très élevés. Je commençais réellement à penser que ces sacs à dos ne verraient jamais le jour", explique-t-elle.

La chance finit par lui sourire après de longs mois de recherche, quand elle découvre la boutique d’une dame qui confectionne des habillages et accessoires pour les berceaux de bébés, et qui disposait de la machine nécessaire au projet de Yussra. La propriétaire se propose de l’aider à réaliser les sacs à dos, moyennant une contrepartie pécuniaire raisonnable. Mais après des semaines de travail, Yussra réalise qu'en voulant l'aider, sa bienfaitrice a bâclé plus d’une douzaine de sac à dos devenus invendables.

"Après cet incident, je me suis rendue compte que pour concrétiser mon rêve, il me fallait une machine et un espace de travail. Mon père m’a prêté 30.000 DH et avec ma sœur Fatine, nous sommes parties à la conquête d’un petit atelier où je pourrais créer des sacs à dos et des chaussures aux designs créatifs, et où elle pourrait confectionner de beaux bijoux uniques", se souvient Yussra.

Leurs machines achetées, l'atelier réaménagé et décoré dans le quartier de Oulja à Salé, elles peuvent enfin commencer à laisser libre cours à leur imagination et à leur sens artistique. Plusieurs amis et proches commencent à acheter leurs produits, sans compter ceux qui découvrent par hasard leur atelier et se laissent séduire par leurs créations. Elle fait aussi la rencontre d'un cordonnier, devenu par la suite un mentor et un partenaire professionnel qui l’aide dans la partie technique de la création des chaussures.

yussra alouane

"On n’avait pas encore de cible précise et notre concept était plutôt flou. Mais comme dans un conte de fées, un ramoneur allemand, comme dans le dessin animé 'Le ciel bleu de Roméo', est entré dans notre atelier et m’a posé une question que personne ne m’avait posée auparavant: 'Quel est votre concept?' Je lui ai répondu qu’il pouvait soit choisir son propre modèle de chaussures, soit me donner le titre de son morceau de musique préféré sur lequel je me baserais pour 'composer' une paire de chaussure qui refléterait sa personnalité. C’est ainsi que j’ai décidé de joindre mon amour pour la musique à celui de la cordonnerie, pour devenir une 'compositrice de chaussures'!", nous dit-elle, une lueur de joie dans les yeux.

Pour servir cette idée atypique, la manière de faire ne pouvait qu'être originale. Autour d’une bonne tasse de café et des gâteaux, confortablement installés dans l’atelier, Yussra et son client (ou sa cliente) échangent pour pouvoir "composer" la paire idéale de chaussures qui conviendra parfaitement à son style de vie. Sa personnalité, ses couleurs favorites, son job, la manière dont il se coiffe… Tous ces éléments sont abordés pour aider Yussra dans sa création. "Ce n’est pas une simple paire de chaussures, c’est une œuvre d’art", dit-elle. "Ce ne sont pas des tennis que vous portez pour faire vos courses au supermarché, ce sont des chaussures qui reflètent l’essence même de votre personnalité. Le meilleur des cuirs marocains est importé et employé dans la confection, et le cuir est peint à la main avec des peintures que je mélange moi-même", souligne-t-elle.

Quant au nom “La Double Croche“, que Yussra et Fatine ont décidé de donner à leur marque, il revêt trois significations. "Premièrement, on voulait un nom qui reflète notre amour pour la musique. On a également choisi ce nom pour montrer qu’il faut toujours s’accrocher à ses rêves, quoi qu’il arrive. Enfin, La Double croche renvoie à notre relation étroite, Fatine et moi, pour montrer que la marque ne peut exister que si nous collaborons toutes les deux".

la double croche

Il y a quelques mois, les deux sœurs décident de changer d’atelier et jettent leur dévolu sur une petite boutique qui avait à leurs yeux beaucoup de potentiel. L’artisan, un homme âgé de plus de 70 ans à la tête de cet atelier, s’est empressé de leur expliquer en toute franchise la situation. Sa boutique, comme celle dont La Double Croche voulait faire son nouveau local, lui avaient été accordées par l’État depuis 30 ans, mais un homme d’affaires étaient venu lui dire qu’il en était le propriétaire légitime et qu’il comptait le poursuivre en justice pour l'en déloger. Les deux jeunes filles, convaincues que la loi serait du côté de l’artisan, ne changent pas d'avis et choisissent de louer l'espace qui va devenir le nouveau berceau de leurs créations.

"Dès qu’on a changé d’atelier, on s’est senties plus motivées que jamais. On avait plein de commandes et une liste importante d’appréciateurs –c’est ainsi qu’on appelle nos clients– dont chacun commande parfois jusqu’à 5 paires de chaussures. On sentait vraiment qu’on avait finalement fait le bon choix et qu’on était sur la bonne voie".

La Double Croche a alors le vent en poupe, et l’atelier devient rapidement un havre de bonheur pour les deux artistes créatrices. Une période heureuse qui n'aura qu'un temps: l’artisan finira par perdre son procès, et par un matin ensoleillé, les forces de l’ordre sont venues les expulser de leurs boutiques. "Fatine était arrivée avant moi ce matin-là, et quand je suis arrivée, c’était comme si un tremblement de terre avait frappé notre boutique. Les tableaux qui ornaient nos murs, les chaussures sur lesquelles je travaillais, mes outils de travail… tout était par terre, jeté, piétiné et souillé", raconte-t-elle d'une voix triste.

Retour à la case départ pour Fatine et Yussra. "Au début, je n’arrivais pas à accepter notre nouvelle situation. Je détestais voir toutes nos machines et notre matériel entassé dans un coin de notre maison. Mais j'ai fini par comprendre que même sans un atelier, je pouvais toujours composer de belles paires de chaussures. Et tant que des chaussures sont confectionnées, notre marque continuera d’exister", dit-elle avec assurance.

Après la pluie, le beau temps. La Double Croche vient de signer très récemment un partenariat avec la page Stylek Maroc. Depuis, inspirée par la musique, Yussra a conçu une collection de chaussures pour femmes portant le nom de "Butterfly Culture". Elle a aussi créé une collection de chaussures pour hommes, inspirés de la musique Jazz, et qu’elle compte divulguer et promouvoir durant le festival Jazz au Chellah.

"Actuellement, Fatine et moi travaillons de notre domicile, et acceptons les commandes via notre page Facebook. Je veux aussi travailler sur de nouvelles collections, tout en acceptant des commandes personnalisées".

Le prix des chaussures n’est pas abordable pour tous, comme nous l’explique Yussra, car les matériaux utilisés sont chers, et une seule paire de chaussures peut exiger un travail rigoureux de plusieurs semaines avant d’être finalisée. Mais elle et sa soeur sont heureuses de constater que de plus en plus de Marocains s’intéressent à leurs créations et passent plusieurs commandes. "Je suis toujours heureuse de voir les chaussures que j’ai confectionnées avec amour et soin, marcher sur des terres lointaines comme la Norvège, le Japon, ou l’Allemagne. Quand je crée une paire de chaussures, j’espère toujours qu’elle va mener celui ou celle à qui elle appartient à de beaux endroits!" L'histoire ne fait en somme que commencer.

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