Bouchra Ghiati, présidente de l'INSAF, déplore les recommandations rejetées par le Maroc en matière de droits des femmes (ENTRETIEN)

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SOCIÉTÉ - Suite aux recommandations émises en mai dernier par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, lors de son "examen périodique universel" du royaume, le gouvernement marocain a publié ses réponses préliminaires. Il présentera, cet d'après-midi à Genève, ses réponses définitives devant le conseil onusien qui se réunit du 11 au 29 septembre pour sa 36e session.

Parmi les recommandations rejetées par le Maroc, celles visant à abolir la criminalisation des mères célibataires, à permettre une reconnaissance juridique complète des enfants nés hors mariage, à effectuer des tests ADN pour déterminer la paternité, à retirer toute référence dans les documents d'identité qui permettrait d'identifier les enfants nés hors mariage, et à abroger les dispositions juridiques discriminatoires établissant des différences entre les enfants nés hors mariage et ceux de parents mariés, souligne l'association de défense des droits humains MRA Women (Mobilising for rights associates).

L'annonce n'a pas manqué de susciter la colère de l'association INSAF, l'Institut national de solidarité avec les femmes en détresse, qui lutte contre l'exclusion des mères célibataires et l'abandon des enfants. Ces derniers ont lancé hier soir une pétition à l'attention du "Chef du Gouvernement, aux Parlementaires des 2 chambres, aux partis". Une pétition à laquelle il ne manque plus que quelques signatures pour atteindre son objectif établi à 500.

Dans ce texte, l'association demande à "ce que tous les enfants du Maroc jouissent des mêmes droits fondamentaux, quel que soit le statut de leurs géniteurs au moment de leur conception".

Nous avons interrogé à cette occasion la présidente de l'INSAF, Bouchra Ghiati, sur les positions du Maroc sur la question des mères célibataires, le sort de ces enfants et le manque de place accordée à la société civile dans la mise en place des politiques:

HuffPost Maroc: Qu'est-ce qui a motivé cette pétition?

Bouchra Ghiati: Ce qui nous scandalise est que le gouvernement reste campé sur ses positions, alors que l'enfant n'a pas à porter la responsabilité quant aux conditions de sa conception. Nous avons une civilisation de rue qui se développe au Maroc, avec des familles entières, des jeunes enfants qui vivent dans la rues. De plus en plus de filles s'y retrouvent et deviennent elles-mêmes mères à 13 ou 14 ans.

Nous courrons à la catastrophe et le pays ne veut pas voir la réalité en face. On ne peut pas continuer à ignorer le droit des enfants. Peu importe la façon dont ils ont été conçus, à partir du moment où l'enfant naît, la constitution donne les mêmes droits à tous, comme le stipule l'article 32. Des droits que l'État doit garantir.

Nous courrons à la catastrophe et le pays ne veut pas voir la réalité en face.

Comment expliquez-vous que le Maroc reste campé sur ses positions?

Honnêtement, je n'ai pas de réponse. Mais la réalité de ce pays est qu'il y a des relations sexuelles hors mariage, elles existent et les conséquences sont de plus en plus nombreuses. Va-t-on resté campé sur une vision que personne n'est capable de mettre en place, ni d'accompagner?

Le modèle du Maroc est le mariage? Fort bien! Alors donnons à tous les jeunes la possibilité d'avoir un travail, un toit, les moyens de se marier, de fonder jeune une famille et de vivre dans cette vision acceptée par la société dans sa globalité. Mais à partir du moment où la réalité est que les jeunes se marient de moins en moins tôt, ont des relations sexuelles hors mariage... alors il faut regarder la réalité en face avec ses conséquences, qui sont des enfants stigmatisés, discriminés, qui peuvent se retrouver à la rue et être demain exposés à tous les risques, et devenir eux-mêmes un danger pour leur pays. Ce sont eux que l'on est susceptible de retrouver dans les réseaux extrémistes.

Il faut ramener vers soit ces enfants, leur donner leurs droits pour qu'ils puissent, une fois adulte, intégrer la société. Ces enfants aujourd'hui sont les adultes de demain. Si on les laisse souffrir d'une discrimination dont ils ne sont pas responsables, quel adultes vont-ils devenir, quelle relations auront-ils à la société? Il ne faut pas s'étonner si dans le futur, on se retrouve face à des individus qui ont le haine de leur pays et qui peuvent lui porter atteinte.

Étiez-vous au courant de la décision du Maroc de rejeter ces propositions de l'ONU?

Non, nous l'avons appris quand onT été postés les élément provisoireS le 5 septembre et que l'information a commencé à circuler. On déplore le fait que la société civile ne soit pas du tout associée à ces décisions. Il faut inviter la société civile à se joindre à la table des décisions, car ce sont nous qui gérons par défaut ces situations. Il n'y a rien au Maroc qui est prévu pour les mères célibataires et leurs enfants, ce sont les associations qui peinent à colmater les brèches et elles n'en n'ont pas les moyens.

Nous sommes dépassés par le nombre et la détresse qui se présente à nous chaque jour.

Les associations n'ont pas vocation à traiter toute la misère qui est produite à cause de ces lois. Qu'est-ce qui est prévu pour gérer cette détresse, issue de cet arsenal juridique? Si les lois avançaient, toute cette misère n'existerait pas. Nous sommes dépassés par le nombre et la détresse qui se présente à nous chaque jour. Nous n'avons pas les moyens d'y faire face, nous ne sommes pas aidés, ce n'est pas notre vocation, nous ne sommes pas un État. Nous demandons à l'État de faire avancer la situation sur le plan juridique pour éradiquer en amont les problématiques, pour que nous puissions travailler sur les problématiques à la marge et non pas sur une masse que nous n'avons pas les moyens économiques et logistiques de traiter.

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